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Aurelius Victor – Hommes illustres de la ville de Rome

Livre Unique

(Traduction remacle.org, 2004)

 

 

 

I. Procas, roi des Albains.

 

 Procas, roi des Albains, eut deux fils, Amulius et Numitor ; il leur laissa le trône, en leur prescrivant de régner alternativement chacun pendant une année. Mais Amulius ne donna pas l'empire à son frère, et, pour le priver de postérité, il fit grande-prêtresse de Vesta, Rhéa Silvia, sa nièce, afin de la tenir dans une éternelle virginité ; mais, violée par Mars, elle mit au monde Romulus et Remus. Amulius la plongea elle-même dans les fers, et jeta dans le Tibre ses enfants au berceau ; mais ils furent laissés à sec par les eaux du fleuve. Une louve accourut à leurs vagissements, et les allaita de ses mamelles. Bientôt le berger Faustulus les recueillit, et les fit élever par sa femme Acca Larentia. Dans la suite, ils tuèrent Amulius, et rendirent la couronne à leur aïeul Numitor ; puis, ils rassemblèrent les pasteurs en assez grand nombre, et bâtirent une ville que Romulus, vainqueur par un augure plus favorable, puisqu'il avait vu douze vautours et Remus six seulement, appela Rome ; et, pour la fortifier par des lois avant de la munir de remparts, il défendit à qui que ce fût de franchir le retranchement. Remus, se moquant de la défense, le franchit, et fut tué, dit-on, d'un coup de bêche par le centurion Celer.

 

II. Romulus, premier roi des Romains.

 

Romulus ouvrit un asile aux étrangers venus en foule, et bientôt il en eut formé une armée considérable ; mais voyant que ses soldats manquaient de femmes, il en demanda par ambassadeurs aux villes voisines. Sur leur refus, il feignit de célébrer des jeux en l'honneur du dieu Consus : une multitude de spectateurs des deux sexes s'y rendit ; sur un signal que Romulus donna aux siens, les jeunes filles furent enlevées. Une d'entre elles, d'une beauté parfaite, excitait, sur son passage, l'admiration générale ; on demanda à ceux qui la conduisaient à qui elle était destinée : À Talassius, répondirent-ils. Cet hymen fut prospère ; de là l'usage d'invoquer, dans toutes les noces, le nom de Talassius. Après que les Romains eurent enlevé par la violence les femmes des peuplades voisines, les Céniniens, les premiers, leur firent la guerre. Romulus marcha contre eux, vainquit leur armée, et tua leur chef Acron dans un combat singulier. Il consacra, dans le Capitole, à Jupiter Férétrien, les dépouilles opimes. Les Antennates, les Crtistuminins, les Fidénates, les Véiens et les Sabins prirent aussi les armes contre les Romains pour venger l'enlèvement de leurs femmes. Et comme ils approchaient de Rome, ils rencontrèrent la jeune Tarpéia, qui était descendue pour puiser l'eau des sacrifices ; T. Tatius lui laissa le choix d'un présent, si elle parvenait à introduire ses troupes dans le Capitole. Tarpéia demande ce que les Sabins portaient à leur main gauche, c'est-à-dire des anneaux et des bracelets. On les lui promet pour la tromper ; alors elle fait entrer les Sabins dans la citadelle, où Tatius ordonne qu'elle soit accablée sous les boucliers ; car c'était aussi ce que les Sabins avaient à leur bras gauche. Romulus s'avance contre Tatius, maître du mont Tarpéien, et livre bataille à l'endroit où se trouve aujourd'hui le forum romain : là, Hostus Hostilius tombe en combattant comme un héros ; sa mort frappe de consternation les Romains, qui commencent à prendre la fuite. Aussitôt Romulus voue un temple à Jupiter Stator et, soit l'effet du hasard ou de la protection du ciel, son armée s'arrête. Alors les femmes que les Romains avaient enlevées s'élancent au milieu de la mêlée, conjurent, d'un côté leurs pères, de l'autre leurs maris, de se réconcilier, et obtiennent enfin la paix. Romulus fit alliance avec les Sabins, qu'il reçut dans Rome ; il donna à l'incorporation des deux peuples le nom de Quirites, de celui de Cures, ville de la Sabinie. Puis, formant un sénat de cent vieillards, il les appela pères, d'après l'idée de piété attachée à leur titre de sénateur. Il institua trois centuries de chevaliers, qu'il appela Ramniens de son nom ; Tatiens, de celui de Titus Tatius ; et Lucériens, du mot Lucumon. Il distribua le peuple en trente curies, qui portèrent la dénomination des femmes enlevées. Lors d'une revue de ses troupes au marais de Caprée, Romulus disparut à jamais : une sédition éclatait déjà entre le sénat et le peuple, lorsque Julius Proculus, personnage illustre, s'avança au milieu de l'assemblée, et affirma par serment que, sur le mont Quirinal, Romulus lui avait apparu sous les traits plus augustes d'un mortel qui va prendre place parmi les dieux ; le même prince, ajoutait-il, prescrivait à son peuple de s'abstenir des séditions, et de pratiquer la vertu ; l'avenir lui réservait l'empire de toutes les nations. On eut foi dans l'autorité de Proculus. Un temple en l'honneur de Romulus fut élevé sur le mont Quirinal ; adoré lui-même comme un dieu, il reçut le nom de Quirinus.

 

III. Numa Pompilius, second roi des Romains.

 

Après l'apothéose de Romulus, il y eut un long inter-règne mêlé de troubles : enfin Numa Pompilius, fils de Pomponius, de Cures, ville des Sabins, vint à Rome et fut appelé au trône par les heureux auspices que donnèrent les oiseaux : jaloux d'adoucir par la religion la férocité du peuple, il institua plusieurs cérémonies sacrées. Il éleva un temple à Vesta, choisit des vierges pour prêtresses vestales ; élut trois flamines : le Dial, le Martial, le Quirinal ; créa douze prêtres de Mars, appelés Saliens, dont le premier se nomme praesul ; établit un souverain pontife, et construisit un temple en l'honneur de Janus Bifrons. Il partagea l'année en douze mois, en y ajoutant ceux de janvier et de février. Il donna aussi un grand nombre de lois utiles, feignant de ne jamais rien faire sans les ordres de son épouse, la nymphe Égérie. Telle fut sa haute justice, que personne ne lui déclara la guerre. Il mourut de maladie, et on l'inhuma sur le Janicule, où bien des années après, un certain Terentius découvrit en labourant, un petit coffre avec des livres : livres qu'un décret du sénat fit brûler, parce qu'ils ne renfermaient sur le culte que des détails de peu d'importance.

 

IV. Tullus Hostilius, troisième roi des Romains.

 

Tullus Hostilius, créé roi, pour prix des services qu'il avait rendus, contre les Sabins, déclara la guerre aux Albains, et la termina par un combat singulier entre trois frères des deux nations. Il détruisit Albe à cause de la perfidie de son chef Metius Fufetius, et en fût passer à honte les habitants. Il construisit la curie Hostilia, et ajouta le mont Caelius à la ville. Jaloux d'imiter Numa Pompilius dans ses sacrifices, il ne put en accomplir un qu'il offrait à Jupiter Elicius ; car, frappé d'un coup de foudre, il fut réduit en cendres avec son palais.

La guerre s'était élevée entre Rome et Albe ; les chefs Hostilius et Fufetius résolurent d'y mettre fin par le combat d'un petit nombre de guerriers. Chez les Romains, étaient trois frères jumeaux, appelés Horaces, et les trois Curiaces étaient Albains. Le traité conclu, le duel s'engage ; au premier choc, deux Romains tombent morts, et les trois Albains sont blessés. Le seul Horace vivant encore voit bien qu'il ne peut, quoique sans blessure, résister à trois ennemis, il feint de prendre la fuite ; et comme chacun des Curiaces le poursuit, l'un après l'autre, à distance inégale, selon que le lui permet la blessure dont il souffre, il les tue tous trois. Il revenait à Rome tout chargé de dépouilles, lorsqu'il rencontre sa sœur ; celle-ci, à la vue du manteau militaire de son fiancé, qui était un des Curiaces, ne put retenir ses larmes. Son frère l'immola. Condamné, pour ce crime, par les duumvirs, il en appelle au peuple : à ce tribunal, il obtient sa grâce par les larmes de son père, qui, en expiation, le fait passer sous des solives en forme de joug ; placé dans une des rues de Rome, ce joug s'appelle encore aujourd'hui le soliveau de la Sœur.

Metius Fufetius, chef des Albains, voyant qu'il s'était attira ; la haine de ses concitoyens, pour avoir terminé la guerre par le combat de trois adversaires seulement, essaya de réparer sa faute, en soulevant les Véiens et les Fidénates contre les Romains. Appelé lui-même comme auxiliaire par Tullus, il conduisit son armée sur le penchant d'une colline, afin de suivre le parti du vainqueur. Tullus, qui a deviné son projet, dit à haute voix que c'est par son ordre que Metius agit ainsi. Dès lors l'épouvante gagne les ennemis, qui sont vaincus. Le lendemain, Metius vient féliciter Tullus ; mais ce prince ordonne qu'il soit attaché à un quadrige et écartelé.

 

V. Ancus Marcius, quatrième roi des Romains.

 

Ancus Marcius, petit-fils de Numa Pompilius par sa mère, fit revivre la justice et la piété de son aïeul ; il soumit les Latins. Il ajouta les monts Aventin et Janicule à la ville, qu'il fortifia de nouveaux remparts, Il confisqua les forêts au profit de l'État pour l'usage des vaisseaux, institua l'impôt des salines, et fit construire la première prison. On lui doit la fondation d'Ostie, colonie favorable au commerce maritime, et qu'il établit à l'embouchure du Tibre. Il emprunta des Èques le droit fécial qui autorisait les ambassadeurs d'un peuple à exiger la réparation d'une injure ; Rhesus en fut, dit-on, l'inventeur. Ancus exécuta, en peu de temps, ces améliorations ; mais enlevé par une mort prématurée, il ne put justifier toutes les espérances qu'il avait données comme roi.

 

VI. Tarquin l'Ancien, cinquième roi des Romains.

 

Lucius Tarquin l'Ancien, fils du Corinthien Damarate, qui, fuyant la tyrannie de Cypselus, émigra chez les Étrusques ; Tarquin, appelé lui-même Lucumon, quitta la ville de Tarquinies pour se rendre à Rome. À son arrivée, un aigle lui enleva son chapeau ; puis, après s'être élevé à une grande hauteur, vint le, lui replacer sur la tète. Tanaquil, son épouse, habile dans la science des augures, en présagea qu'il monterait sur le trône. Tarquin, à force d'argent et d'adresse, acquit bientôt du crédit et même l'amitié intime du roi Ancus, qui le laissa pour tuteur à ses enfants ; il usurpa la couronne, mais sut gouverner comme s'il eût été roi légitime. Il créa cent nouveaux sénateurs, qui furent appelés pères des familles du second ordre. Il doubla le nombre des centuries de chevaliers : mais il ne put en changer les noms, détourné de ce dessein par l'autorité de l'augure Attius Navius, qui lui inspira toute confiance dans son art en coupant avec un rasoir la pierre qui servait à l'aiguiser. Tarquin dompta les Latins, bâtit le cirque Maximus, institua les grands jeux, triompha des Sabins et des anciens Latins, entoura Rome d'un mur de pierre. Son fils, âgé de treize ans, avait frappé à mort un ennemi sur le champ de bataille ; il lui donna la robe prétexte et la bulle, qui, dès lors, devinrent les marques distinctives des enfants de condition libre. Dans la suite, les fils d'Ancus armèrent contre Tarquin des meurtriers, dont la trahison lui arracha le trône et la vie.

 

VII. Servius Tullius, sixième roi des Romains.

 

Servius Tullius, fils de Tullius de Corniculum et de la captive Ocresia, était élevé dans le palais de Tarquin l'Ancien, lorsqu'une flamme merveilleuse parut envelopper sa tête. À cette vue, Tanaquil présagea que c'était pour lui un signe de grandeur suprême. Elle engagea donc son époux à lui donner la même éducation qu'à leurs propres enfants. Servius grandit et devint le gendre de Tarquin : après le meurtre du roi, Tanaquil, parlant au peuple d'un endroit élevé du palais, déclara qu'atteint d'une blessure grave, mais non mortelle, Tarquin l'Ancien demandait que, jusqu'à sa parfaite guérison, les Romains obéissent aux ordres de Servius Tullius, et ce roi, d'abord précaire, gouverna avec beaucoup de sagesse. Il vainquit souvent les Étrusques, ajouta les monts Quirinal) Viminal et Esquilin à la ville, qu'il entoura de retranchements et de fossés. Il partagea le peuple en quatre tribus, fit aux dernières classes des distributions de blé, établit le mode des poids et mesures, et la nouvelle division des classes (ou curies) et des centuries. Le premier de tous les rois, il régla le cens, jusqu'alors inconnu dans l'univers. Ensuite il persuada aux Latins d'imiter les peuples de l'Asie, qui avaient consacré le temple de Diane à Éphèse ; c'était, disait-il, d'élever à la déesse des autels sur le mont Aventin. On obéit ; bientôt un Latin, chez qui venait de naître une génisse d'une taille prodigieuse, apprit en songe que l'empire était destiné au peuple, dont un citoyen aurait sacrifié cette génisse. Il la conduit donc sur l'Aventin, et expose au prêtre romain le motif de sa démarche. Le prêtre rusé lui dit qu'il devait d'abord se laver les mains au courant du fleuve ; et tandis que le Latin descend vers le Tibre, le prêtre immole la génisse. Par cette action, par sa présence d'esprit, il procura l'empire à ses concitoyens, et se couvrit lui-même de gloire.

L'une des filles de Servius Tullius était d'un caractère farouche, et l'autre, d'une douceur extrême ; il reconnut dans les fils de Tarquin les mêmes dispositions naturelles ; afin donc que la diversité des mœurs parvînt à adoucir tous ces esprits, il maria la femme acariâtre à l'homme débonnaire, et l'inoffensive Tullia au farouche Tarquin. Mais le hasard ou le crime fit périr les bons, et la ressemblance du caractère unit ensemble les deux méchants. Aussitôt Tarquin le Superbe, excité par Tullia, convoque les sénateurs, et se prend à réclamer le trône paternel. À cette nouvelle, Servius, qui se hâte de courir au sénat, est précipité, par l'ordre de Tarquin, des degrés de la curie, et est tué au moment oit il va se réfugier dans son palais. Tullia, à l'instant même, de voler au Forum, où la première elle salue roi son époux, qui lui ordonne de s'éloigner de la foule. Elle retourne chez elle, et à la vue du cadavre de son père, que son cocher cherche à éviter, elle commande de faire passer le char sur le corps même de Servius : circonstance qui fit donner à cette rue le nom de rue Scélérate. Tullia et son époux furent dans la suite exilés de Rome.

 

VIII. Tarquin le Superbe, septième roi des Romains.

 

Tarquin dut à son caractère le surnom de Superbe. Après le meurtre de Servius Tullius, il usurpa le trône en criminel. Brave guerrier toutefois, il soumit les Latins et les Sabins, conquit Suessa Pometia sur les Volsques, et réduisit en sa puissance les Gabiens par l'artifice de son fils Sextus, qui se fit passer pour transfuge ; le premier il institua les féries latines, établit des loges dans le Cirque, et creusa le très grand égout, pour lequel il mit à contribution les forces du peuple tout entier : ce qui fit donner à ces travaux le nom de fosses des Quirites. Lorsqu'il jetait les fondements du Capitole, il trouva une tête d'homme : on connut ainsi que la ville de Rome deviendrait un jour la capitale du monde. Pendant le siège d'Ardée, l'un de ses fils déshonora Lucrèce ; banni de Rome avec ce fils, il vint se réfugier à la cour de Porsena, roi d'Étrurie, et tenta vainement par son assistance de ressaisir le trône. Chassé de l'Italie, il se retira à Cumes, où il passa dans l'opprobre et dans l'ignominie le reste de ses jours.

 

IX. L. Tarquin Collatin, et sa femme Lucrèce.

 

Tarquin Collatin, fils d'une soeur de Tarquin le Superbe, se trouvait, au siège d'Ardée, dans la même tente que les jeunes princes du sang royal : là, comme chacun d'eux, dans un festin où la licence était grande, se plaisait à relever les vertus de sa femme, on résolut de faire une épreuve. Les princes montent donc à cheval, et se rendent à Rome. Ils surprennent les belles-filles du roi dans le luxe d'un somptueux banquet. De là, ils vont à Collatie. Ils trouvent Lucrèce, au milieu de ses servantes, occupée à filer de la laine : elle est aussitôt proclamée la plus chaste des femmes. Pour la séduire, Sextus Tarquin retourne, la nuit manie, à Collatie ; par droit de parenté, il entre chez Collatin, se précipite dans la chambre à coucher de Lucrèce, et triomphe de sa pudeur par la violence. Le lendemain, Lucrèce mande son père et son époux, leur expose le fait, et se tue en se frappant d'un poignard qu'elle avait caché sous sa robe. Ses parents jurent tous aussitôt la perte des rois, et vengent par leur exil le meurtre de Lucrèce.

 

X. Junius Brutus, premier consul des Romains.

 

Lucius Junius Brutus, fils d'une sœur de Tarquin le Superbe, craignant d'éprouver le même sort que son frère, qui avait été tué par son oncle, à cause de ses richesses et de sa prudence, contrefit l'insensé ; ce qui lui fit donner le surnom de Brutus. Lorsque les jeunes fils du roi allèrent à Delphes, on leur adjoignit, par dérision, Brutus, qui offrit en présent au dieu une baguette d'or cachée dans un bâton de sureau. Dès que l'oracle eut répondu que celui-là aurait à Rome le pouvoir suprême, qui, le premier, embrasserait sa mère, Brutus embrassa la terre. Dans la suite, pour venger l'outrage fait à Lucrèce, il jura la perte des rois, de concert avec Tricipitinus et Collatin. Après l'exil des princes, élu premier consul de Rome, il fit battre de verges et frapper de la hache ses propres fils, qui, de complicité avec les Aquilius et les Vitellius, avaient conspiré pour introduire les Tarquins dans la ville. Lors d'une bataille qu'il leur livrait, Brutus engagea un combat singulier avec Aruns, fils de Tarquin et tous deux succombèrent sous les blessures qu'ils se firent mutuellement. Le corps de Brutus fut exposé dans le Forum ; son collègue prononça l'éloge funèbre, et les dames romaines portèrent le deuil pendant une année.

 

XI. Horatius Coclès.

 

Porsena, roi des Étrusques, essaya de rétablir les Tarquins dans Rome ; déjà, au premier choc, il avait pris le Janicule ; alors Horatius Coclès (surnommé ainsi, parce qu'il avait perdu un oeil dans un autre combat) se tient à la tête du pont de bois, où seul il arrête les efforts de toute l'armée ennemie, jusqu'à ce que le pont soit coupé derrière lui ; il tombe avec ce pont dans le Tibre, et, tout armé, il rejoint les siens à la nage. En récompense de cette action, la république lui donna tout le terrain enfermé dans le cercle que le soc d'une charrue pouvait tracer en un jour. De plus, on lui érigea une statue dans le Vulcanal.

 

XII. C. Mutius Scaevola.

 

Le roi Porsena assiégeait Rome ; Mutins Cordus, homme d'une fermeté vraiment remarquable, se rend au sénat, et demande la faculté de passer à l'ennemi ; il promet de tuer le roi. La Permission donnée, il arrive au camp de Porsena où, par surprise, il tue, au lieu du prince, un officier vêtu de pourpre. Saisi et traîné devant le roi, Mutius met sa main droite sur le brasier d'un autel, pour la punir, par ce genre de supplice, de son erreur dans le choix de la victime. Touché de compassion, Porsena le fait arracher de l'autel ; alors, comme par reconnaissance, Mutius lui déclare que trois cents Romains comme lui ont juré sa mort. Effrayé de ces paroles, Porsena reçoit des otages, et dépose les armes. On donna pour récompense à Mutius des prés situés au delà du Tibre, et qui furent appelés de son nom prés Mutiens. Il obtint aussi l'honneur d'une statue consacrée à sa mémoire.

 

XIII. La jeune Clélie.

 

Porsena reçut, parmi les otages, Clélie, jeune fille de distinction. Une nuit, elle trompe ses gardiens, s'échappe du camp, se saisit d'un cheval que lui offre le hasard, et traverse le Tibre. Réclamée par les ambassadeurs de Porsena, elle lui fut rendue. Mais ce prince, plein d'admiration pour le courage de la jeune héroïne, lui permit de rentrer dans sa patrie avec ceux des otages qu'il lui plairait d'emmener. Clélie choisit de préférence les jeunes filles et les jeunes garçons qu'elle savait être, par leur âge, le plus exposés aux insultes. On lui érigea dans le Forum une statue équestre.

 

XIV. Les trois cent six Fabius.

 

Les Romains étaient en guerre avec les Véiens : la famille des Fabius demande à faire seule tous les frais de la guerre contre ces ennemis ; et ils partent au nombre de trois cent six, sous les ordres du consul Fabius. Après de fréquentes victoires, ils viennent camper sur les rives du fleuve Cremera. Les Véiens ont alors recours à la ruse, et polissent çà et là des troupeaux en vue des Fabius, qui accourent pour s'en emparer, mais qui tombent dans une embuscade où ils périssent jusqu'au dernier. Le jour de ce malheureux événement fut mis au nombre des jours néfastes. La porte par laquelle les Fabius étaient sortis fut appelée porte Scélérate. Un seul rejeton de cette famille était resté à Rome, à cause de son extrême jeunesse ; il perpétua sa race jusqu'à Q. Fabius Maximus, dont la temporisation amortit la fougue d'Hannibal, et que ses envieux surnommèrent Cunctator.

 

XV. P. Valerius Poplicola.

 

Publius Valerius, fils de Volesus, triompha trois fois : la première, des Véiens : la seconde, des Sabins ; et la troisième, de ces deux peuples réunis. Mais comme il n'avait pas remplacé par un autre consul son collègue Tricipitinus, et qu'il avait, au mont Velia, une habitation des mieux fortifiées, on le soupçonna d'aspirer au trône. À cette nouvelle, il se plaint au peuple qu'on ait pu concevoir de lui pareille crainte, et aussitôt il envoie des ouvriers pour abattre sa maison. En même temps, il fait ôter les haches des faisceaux, qui, sur son ordre, sont abaissés devant l'assemblée populaire. Il rendit une loi qui permettait d'en appeler au peuple de la sentence des magistrats. Aussi reçut-il le surnom de Poplicola. Après sa mort, il fut enseveli aux frais de la république, et les matrones honorèrent sa mémoire par un deuil d'une année.

 

XVI. A. Postumius.

 

Tarquin chassé se réfugia chez son gendre Mamilius de Tusculum, qui souleva le Latium en faveur de son beau-père, et attaqua vivement les Romains. A. Postumius, élu dictateur, en vint aux mains avec l'ennemi près du lac Régine. Là, comme le succès était incertain le maître de la cavalerie fit lâcher la bride aux chevaux, pour que rien ne pût arrêter leur élan impétueux : cette manoeuvre entraîna la défaite des Latins, et l'on s'empara de leur camp. Cependant, au milieu de l'action, deux jeunes guerriers, montés sur des chevaux blancs et déployant une valeur héroïque, apparurent à tous les yeux ; le dictateur les fit chercher après la victoire pour les honorer des récompenses qu'ils méritaient, mais on ne les trouva point. Persuadé que c'étaient Castor et Pollux, Postumius leur dédia un temple sous un titre commun.

 

XVII. L. Quinctius Cincinnatus.

 

Lucius Quinctius Cincinnatus avait chassé de sa famille son fils Caeson, à cause de la violence de son caractère ; ce jeune homme, également notés par les censeurs, se réfugia chez les Volsques et les Sabins, qui, sous les ordres de Claelius Gracchus, faisaient la guerre aux Romains, et tenaient assiégés, sur le mont Algide le consul Q. Minucius et son armée. Quinctius fut alors nommé dictateur ; les envoyés du sénat le trouvèrent nu et labourant au delà du Tibre : il prit aussitôt les insignes de sa dignité, et délivra le consul investi. Aussi Minucius et ses légions lui donnèrent-ils une couronne d'or et une couronne obsidionale. Il vainquit les ennemis, reçut la soumission de leur chef, et le fit marcher devant son char, le jour de son triomphe. Il déposa la dictature seize jours après l'avoir acceptée, et retourna cultiver son champ. Nommé de nouveau dictateur, vingt ans après, comme Spurius Maelius ambitionnait le trône, il le fit tuer par Servilius Ahala, maître de la cavalerie, et rasa sa maison ; dès lors, l'emplacement qu'elle avait occupé reçut le nom d'Equimelium.

 

XVIII. Menenius Agrippa Lanatus.

 

Menenius Agrippa, surnommé Lanatus, élu général contre les Sabins, en triompha. Le peuple s'était séparé des sénateurs, pour s'affranchir des impôts et du service militaire, et l'on tentait, pour le rappeler, d'inutiles efforts. « Un jour, dit Agrippa député vers lui, les membres du corps humain, voyant que l'estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l'estomac distribuait à chacun d'eux la nourriture qu'il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde.» Cet apologue ramena le peuple, qui cependant créa des tribuns de son ordre pour défendre sa liberté contre l'orgueil des nobles. Quant à Menenius, il mourut dans une si grande pauvreté, que les citoyens contribuèrent, chacun pour un quadrant, aux frais de sa sépulture, et que-le sénat fournit, aux dépens de la république, un lieu pour son tombeau.

 

XIX. C. Marcius Coriolan.

 

Caius Marcius, que la prise de Corioles, ville des Volsques fit surnommer Coriolan, invité par Postumius à choisir les présents que méritaient ses exploits guerriers, ne prit qu'un cheval et un captif dont il avait été l'hôte : donnant ainsi le modèle du courage et du respect pour l'hospitalité. Consul à l'époque d'une grande disette, Coriolan eut soin de faire payer fort cher au peuple le blé qu'on avait fait venir de Sicile ; cette injustice avait pour but de forcer la multitude à cultiver les champs, au lieu d'entretenir des séditions. Cité alors en justice par le tribun du peuple Decius, il se retire chez les Volsques, les soulève contre les Romains, de concert avec leur chef Attius Tullus, et vient camper à quatre milles de Rome. Insensible à toutes les députations de ses concitoyens, il se laissa fléchir par Veturia, sa mère, et Volumnia, son épouse, qu'accompagnait un grand nombre de dames romaines ; il termina la guerre, et fut tué comme un traître. À l'endroit où il céda aux larmes de sa mère, on éleva un temple à la Fortune des femmes.

 

XX. C. Licinius Stolon.

 

Fabius Ambustus maria l'une de ses deux filles au plébéien Licinius Stolon, et l'autre, au patricien Aulus Sulpicius. La plébéienne, dans une visite à sa soeur, dont le mari exerçait, comme tribun militaire, un pouvoir égal à celui des consuls, témoigna une crainte assez étrange au bruit des faisceaux dont les licteurs frappèrent la porte de Sulpicius. Plaisantée par sa soeur, elle s'en plaignit à son époux, qui, avec l'appui de son beau-père, fut à peine élu tribun du peuple, qu'il fit porter une loi en vertu de laquelle un des deux consuls devait être choisi parmi les plébéiens. La loi passa, malgré la résistance d'Appius Claudius, et Licinius Stolon fut le premier consul tiré du peuple. Le même Stolon rendit une loi qui défendait à tout plébéien d'avoir plus de cent arpents de terre. Et comme il en possédait lui-même cent cinquante, et pareil nombre encore au nom de son fils qu'il avait émancipé, il fut cité en justice, et porta le premier de tous la peine qu'infligeait sa loi.

 

XXI. L. Virginius le centurion.

 

Le peuple romain, fatigué de ses tribuns séditieux, créa des décemvirs pour en recevoir des lois écrites ; ces magistrats empruntèrent leurs lois aux livres de Solon, et les exposèrent sur douze tables. Il arriva qu'après s'être concertés pour retenir le pouvoir au delà du terme prescrit, Appius Claudius, l'un des décemvirs, conçut une passion violente pour Virginie, fille du centurion Virginius, que le service militaire retenait sur le mont Algide. Ne pouvant la séduire, il suborna un de ses clients, et l'engagea à la réclamer comme son esclave ; le succès était sûr et facile, puisqu'il devait être lui-même accusateur et juge. Virginius, averti de ce qui se passe, arrive à Rome, le jour même du jugement ; déjà il voit sa fille adjugée au client d'Appius, il obtient de l'entretenir pour la dernière fois ; alors il la tire à l'écart, la tue charge le cadavre sur ses épaulés, s'enfuit vers l'armée, et l'excite à tirer vengeance du crime d'Appius. Les soldats nomment dix tribuns militaires, s'emparent de l'Aventin, forcent les décemvirs d'abdiquer le pouvoir, et les punissent tous, ou de la mort, ou de l'exil. Appius Claudius fut tué dans sa prison.

 

XXII. Arrivée d'Esculape à Rome.

 

Les Romains, attaqués de la peste, consultèrent l'oracle, et, sur sa réponse, envoyèrent à Épidaure, pour en amener Esculape, dix ambassadeurs, à la tête desquels était Q. Ogulnius. Après leur arrivée, comme ils contemplaient tous avec admiration la grandeur extraordinaire de la statue du dieu. Il s'en échappe un serpent, qui inspire plutôt la vénération que l'effroi : il traverse la ville aux yeux de la foule étonnée, va droit au vaisseau romain, et se replie en spirale dans la tente d’Ogulnius. Les ambassadeurs, croyant avoir à bord le dieu lui-même s'avancent jusqu'auprès d’Antium ; là, au milieu du calme de la mer, le serpent de dirige, sur la côte, vers un temple d'Esculape ; mais il revint au vaisseau quelques jours après, et, tandis qu'on remontait le Tibre, il glissa vers une île voisine, où on lui éleva un temple ; et la peste cessa avec une merveilleuse rapidité.

 

XXIII. M. Furius Camille.

 

Lorsque Furius Camille assiégeait la ville des Falisques, un maître d'école lui amena les enfants des premiers citoyens ; il le fit lier, et le livra aux enfants, ses élèves, avec ordre de le reconduire à la ville, en le frappant de verges. Aussitôt les Falisques touchés d'un si grand acte de justice se soumirent volontairement à Camille. Il dompta les Véiens, après un siège de dix ans, et triompha d'eux. Quelque temps après, on lui fit un crime d'avoir triomphé sur des chevaux blancs, et d avoir partagé inégalement le butin. Cité en justice par le tribun du peuple L. Appuleius, et condamné au bannissement, il se retira dans la ville d'Ardée. Cependant les Gaulois Senonais qui avaient abandonné leur pays à cause de sa stérilité, étaient venus assiéger Clusium ; ville d'Italie : on députa de Rome trois Fabius, pour sommer les Gaulois de lever le siège. Un de ces envoyés s'avança, contre le droit des gens, sur le champ de bataille, et tua un chef des Sénonais. Révoltés de cette agression les Gaulois demandent qu'on leur livre les ambassadeurs, mais ne peuvent l'obtenir ; alors ils marchent sur Rome, et taillent en pièces l'armée romaine auprès du fleuve Allia, le seize des calendes d'août, jour qui fut mis au nombre des jours néfastes, sous le nom de la journée d'Allia. Les Gaulois vainqueurs pénètrent dans la ville, où ils trouvent les plus illustres et les plus âgés d'entre les sénateurs assis sur leurs chaises curules et revêtus des insignes de leur dignité ; d'abord ils les révèrent comme des dieux, puis les méprisent comme des hommes, et les massacrent. Le reste de la jeunesse se réfugie dans le Capitole avec Manlius ; assiégée par les Gaulois, elle est sauvée par la valeur de Camille, qui, nommé dictateur en son absence, rassemble les débris de l'armée romaine, surprend les Gaulois, et en fait un horrible carnage. Le peuple romain voulait aller s'établir à Véies ; mais Camille lui fit changer de résolution. Ce fut ainsi qu'il rendit la ville à ses citoyens, et les citoyens à leur ville.

 

XXIV. M. Manlius Capitolinus.

 

Manlius, surnommé Capitolinus à cause de sa défense du Capitole, s'offrit, à seize ans, comme soldat volontaire. Honoré par ses chefs de trente-sept récompenses militaires, il avait sur la poitrine, vingt-trois cicatrices. Après la prise de Rome, il conseilla de se réfugier au Capitole.

Une nuit, réveillé par le cri d'une oie, il renversa les Gaulois du haut de la citadelle. Ses concitoyens lui donnèrent le titre de patron et une provision de blé. Il obtint même, aux frais de la république, une maison sur le Capitole. Enorgueilli de tant d'honneurs, il accusa le sénat d'avoir détourné à son profit les trésors destinés aux Gaulois, et comme, avec ses propres ressources, il rendait libres les débiteurs condamnés à devenir esclaves de leurs créanciers, on le soupçonna d'aspirer au trône, et il fut jeté en prison ; le vœu du peuple brisa ses fers. Il persévéra dans la même faute, et plus gravement encore. On l'accusa donc de nouveau ; mais la vue du Capitole fit renvoyer l'affaire à plus ample informé. Condamné enfin dans autre lieu que le Capitole, il fut précipité de la roche Tarpéienne. On détruisit sa maison et l'on confisqua ses biens. Sa famille abjura le surnom de Manlius.

 

XXV. A. Cornelius Cossus.

 

Les Fidénates, toujours parjures et toujours ennemis des Romains, pour combattre avec plus de courage en renonçant à tout espoir de pardon, tuèrent les ambassadeurs que leur avait envoyés la république. On fit marcher contre eux le dictateur Quinctius Cincinnatus, qui eut pour maître de la cavalerie Cornelius Cossus ; celui-ci tua de sa propre main Lartés Tolumnius, général des ennemis, et fut, après Romulus, le second des Romains qui consacra des dépouilles opimes à Jupiter Férétrien.

 

XXVI. P. Decius Mus, le père.

 

Publius Decius Mus, tribun des soldats dans la guerre des Samnites, sous les consuls Valerius Maximus et Cornelius Cossus, voyant l'armée romaine enfermée par une ruse de l'ennemi dans les défilés du mont Gaurus, demande et obtient un détachement, avec lequel il s’élance au sommet de la montagne, et jette la terreur parmi les Samnites. Ensuite, au milieu du silence de la nuit, il s'échappe sain et sauf à travers les postes ennemis, plongés dans le sommeil. Pour ce haut fait, l'armée lui décerna la couronne civique et la couronne obsidiale, qu'on donnait, la première, formée de feuilles de chêne, à celui qui, dans la guerre, avait sauvé ses concitoyens ; la seconde, à celui qui les avait délivré d'un siège. Consul avec Manlius Torquatus, dans la guerre des Latins, et retranché prés du fleuve Véséris, il eut ainsi que son collègue, un songe qui leur apprit à l'un et a l'autre que celle des deux armées, dont le général périrait dans le combat, remporterait la victoire. Après s'être communiqué leur songe, ils convinrent que celui dont l'aile plierait dans la bataille se dévouerait aux dieux mânes : Decius, qui voit son côté faiblir, se dévoue lui et les ennemis aux dieux mânes, par le ministère du pontife Valerius ; puis il se précipite au milieu des bataillons latins, et laisse la victoire à son armée.

 

XXVII. P. Decius, le fils.

 

Publius Decius, fils de Decius, consul pour la première fois, triompha des Samnites, et consacra leurs dépouilles à Cérès. Pendant son second et son troisième consulat, il se distingua par ses vertus civiles et militaires. Il était consul pour la quatrième fois avec Fabius Maximus, lorsque les Gaulois, les Samnites, les Ombriens et les Toscans se liguèrent contre les Romains ; il marche contre eux, leur livre bataille ; et comme son aile pliait, jaloux d'imiter l'exemple de son père, il mande le pontife Marcus Livius, et, le pied posé sur une javeline, il répète la formule solennelle du dévouement, se dévoue lui-même et les légions ennemies aux dieux mânes, s'élance au fort de la mêlée, et laisse la victoire à ses troupes. Sou collègue, en présence de ses restes, prononça son éloge funèbre, et le fit ensevelir avec magnificence.

 

XXVIII. T. Manlius Torquatus.

 

Titus Manlius Torquatus, que sa lenteur à concevoir et à s'exprimer avait fait reléguer aux champs par son père, apprend que celui-ci vient de recevoir de Pomponius, tribun du peuple, une assignation pour comparaître en justice : il se rend de nuit à Rome, obtient du tribun un entretien secret, et le force, l'épée nue sur la gorge et par l'effroi qu'il lui inspire, à se désister de son accusation. Tribun militaire sous le dictateur Sulpitius, il tua un Gaulois qui l'avait provoqué, enleva le collier du vaincu, et se le mit autour du cou. Consul dans la guerre des Latins, il fit frapper son fils de la hache, parce qu'il avait combattu malgré sa défense. Il vainquit les Latins, près du fleuve Véséris, par le dévouement de son collègue Decius. Il refusa le consulat, en disant qu'il ne saurait supporter les vices du peuple, et que le peuple ne pourrait souffrir sa sévérité.

 

XXIX. M. Valerius Corvinus.

 

Taudis que Camille poursuivait les restes des Sénonais, un géant gaulois défia les Romains ; le seul tribun légionnaire Valerius s'avança contre le provocateur, au milieu de la terreur universelle. Un corbeau se perche, au lever du soleil, sur le casque de Valerius, et ne cesse, pendant le combat, de frapper le visage et les yeux du Gaulois. Valerius, vainqueur, fut surnommé Corvinus. Quelque temps après, une multitude considérable de plébéiens, écrasés de dettes, tenta de prendre Capoue, sous les ordres de Quinctius, qu'ils avaient forcé de se mettre à leur tète : Valerius, en payant leurs dettes, étouffa la sédition.

 

XXX. Sp. Postumius.

 

Les consuls Caius Veturius et Spurius Postumius, lors de la guerre contre les Samnites, donnèrent dans une embuscade du général ennemi Pontius ennemi Thelesinus. Celui-ci envoya de faux transfuges avertir les Romains que les Samnites assiégeaient, dans la Pouille, Lucérie, ville où conduisaient deux routes : l'une, plus longue et plus sûre ; l'autre, plus courte et plus dangereuse. Les Romains prennent en toute hâte ce dernier chemin, et Pontius les fait tomber dans des embûches, à un endroit appelé les Fourches Caudines ; puis, il mande son père Herennius et le consulte sur ce qu'il doit faire : «Il faut tuer tous les Romains, répond Herennius, pour anéantir leurs forces, ou les renvoyer tous, pour les enchaîner par la reconnaissance. » Pontius désapprouve ces deux avis, et fait passer l'armée entière sous le joug, d'après un traité, que les Romains refusèrent de ratifier dans la suite. Postumius fut livré aux Samnites, qui ne voulurent point le recevoir.

 

XXXI. L. Papirius Cursor.

 

Lucius Papirius, surnommé Cursor à cause de sa vitesse à la course, persuadé qu'il venait, en qualité de consul, de partir sous de mauvais présages, pour combattre les Samnites, retourna à Rome consulter de nouveau les auspices ; en laissant à Fabius Rutilius le commandement de l'armée, il lui fit défense expresse d'en venir aux mains avec l'ennemi. Mais Fabius trouve une occasion favorable, et livre bataille. Papirius, de retour, voulut le faire frapper de la hache ; Fabius s'enfuit à Rome, et implore, mais en vain, l'appui des tribuns Enfin, les larmes de son père et les prières du peuple parvinrent à lui faire obtenir sa grâce. Papirius triompha des Samnites. Le même Papirius, après avoir adressé au préteur de Préneste les reproches les plus sanglants s'écria : « Licteur, prépare les haches. » Et voyant l'effroi que causait au préteur la crainte de la mort, il fit couper une racine incommode pour les promeneurs.

 

XXXII. Q. Fabius Rutilius.

 

Quinctus Fabius Rutilius, le premier de sa famille qui fut surnommé Maximus à cause de son rare mérite, et qui étant maître de la cavalerie, avait failli périr sous la hache de Papirius, triompha d'abord des Apuliens et des Nucérins ; puis, des Samnites ; enfin, des Gaulois, des Ombriens, des Marses et des Toscans. Nommé censeur, il retrancha des tribus les fils d'affranchis. Il refusa d'exercer une seconde fois la censure, en disant qu'il était contraire aux intérêts de la république d'appeler trop souvent les mêmes hommes à devenir censeurs. Le premier, il établit, pour les chevaliers romains, la coutume de se rendre, lors des Ides de juillet, montés sur des chevaux, du temple de l'Honneur au Capitole. À sa mort, la libéralité des citoyens répandit sur sa tombe un tel amas d'argent, que son fils put, avec les deniers publics, donner au peuple curée et banquets.

 

XXXIII. M'. Curius Dentatus.

 

Manius Curius Dentatus triompha d'abord des Samnites, qu'il soumit entièrement jusqu'aux rivages de la mer Supérieure. De retour à Rome, il dit dans l'assemblée : « J'ai pris tant de pays, que ce serait une solitude, si je n'avais pris autant d'hommes ; et j'ai pris tant d'hommes, qu'ils mourraient de faim, si je n'avais pris autant de territoire. » En second lieu, il triompha des Sabins ; puis il obtint l'ovation pour sa victoire sur les Lucaniens ; ce fut avec l'ovation qu'il entra dans Rome. Il chassa de l'Italie Pyrrhus, roi d'Épire ; distribua à chaque citoyen quarante arpents de terres, et ne s'en réserva pas davantage, parce que, disait-il, personne ne devait rien avoir à réclamer au delà. Un jour, les ambassadeurs samnites lui offrirent de l'or, tandis que, de ses propres mains, il faisait cuire des raves à son foyer : « J'aime mieux, leur dit-il, manger ces racines dans mes plats de terre, et commander à ceux qui ont de l'or. » Accusé d'avoir détourné de l'argent à son profit, il montre à tous les yeux un vase de bois dont il se servait d'ordinaire dans les sacrifices, et jure que, de tout le butin ennemi, il n'a rien emporté de plus dans sa maison. Avec les dépouilles des vaincus, il fit construire un aqueduc qui conduisit à Rome les eaux de l'Anio. Élu tribun du peuple, il obligea les sénateurs à ratifier d'avance l'élection des magistrats plébéiens nommés dans les comices. En récompense de ses services, la république lui donna une métairie près du mont Tiphate, et cinq cents arpents de terre.

 

XXXIV. Appius Claudius Caecus.

 

Appius Claudius Caecus, nommé censeur, fit entrer dans le sénat des fils mêmes d'affranchis, et priva les joueurs de flûte du droit de prendre leurs repas et de chanter en public. Deux familles, celles des Potitius et des Pinarius présidaient au culte d'Hercule. Claudius corrompit à prix d'argent les Potitius, prêtres du dieu, et les engagea à révéler les mystères à des esclaves publics : il fut dès lors frappé de cécité et la famille des Potitius périt tout entière. Appius s'opposa très vivement à ce que l'on fit participer les plébéiens, au consulat, et empêcha, par son discours, que Fabius fût envoyé seul pour commander dans la guerre du Samnium. Il soumit par les armes les Sabins, les Samnites et les Étrusques ; il fit paver en pierre, depuis Rome jusqu'à Brindes, une route appelée de son nom la voie Appia, et conduisit jusque dans la ville les eaux de l'Anio. Seul, il exerça la censure durant cinq années complètes. Lorsqu'il fut question de paix avec Pyrrhus, et que Cinéas, son ambassadeur, cherchait à gagner par des présents les principaux patriciens, Appius, malgré sa vieillesse et sa cécité monta en litière et vint au sénat, où, par un discours fort éloquent, il fit rejeter les conditions humiliantes que proposait Pyrrhus.

 

XXXV. Pyrrhus, roi d'Épire.

 

Pyrrhus, roi d'Épire, descendant d'Achille par sa mère, et d'Hercule par son père, roulait dans son esprit remuant le dessein de conquérir le monde ; voyant la puissance des Romains, il consulta l'oracle d'Apollon sur l'issue de la guerre qu'il méditait contre eux. Il reçut du dieu une réponse amphibologique, et qui, en latin, signifiait tout à la fois : Oui, Pyrrhus, tu pourras vaincre un jour les Romains. Oui, Pyrrhus, les Romains pourront te vaincre un jour.

Pyrrhus interprète l'oracle conformément à ses désirs ; et, pour secourir Tarente, déclare la guerre à Rome. Il met en fuite, prés d'Héraclée, le consul Laevinus, troublé à l'apparition des éléphants, jusqu'alors inconnus en Italie. À l'aspect dès Romains qui sont restés sur le champ de bataille, blessés tous par devant, Pyrrhus s'écrie : «Avec de tels soldats, j'aurais pu subjuguer bientôt l'univers »

Ses amis le félicitent : « que m'importe, répond-il, une pareille victoire, où je perds l'élite de mon armée ? » Il alla camper à vingt milles de Rome et renvoya sans rançon les prisonniers à Fabricius. Lorsqu'il vit reparaître Laevinus avec de nouvelles troupes : « J'ai, dit-il, contre les Romains le sort d'Hercule contre l'hydre. » Vaincu pari Curius et Fabricius, il s'enfuit à Tarente, et passé en Sicile. Bientôt il retourne en Italie, à Locres, et tente de piller les trésors de Proserpine ; mais un naufrage les rapporte au temple de la déesse. Alors Pyrrhus revient en Grèce, et, au siège d'Argos, il est tué d'un coup de tuile. On rapporta sort corps au roi de Macédoine Antigone, qui le fit ensevelir avec magnificence. Pyrrhus, repoussé par les Romains dans une seconde bataille, s'était replié sur Tarente : un an après, on envoya contre lui Fabricius, qui déjà était venu à sa cour en qualité d'ambassadeur, et dont il avait inutilement alors essayé de corrompre la vertu, en lui promettant le quart de son royaume. Comme le camp des Romains et celui du roi étaient voisins l'un de l'autre ; le médecin de Pyrrhus vint, pendant la nuit, trouver Fabricius, et lui promit d'empoisonner le prince, si le consul lui assurait quelque récompense : Fabricius le fit reconduire enchaîné vers son maître, qu'il informa des propositions faites par son médecin de lui ôter la vie. Alors le roi, pénétré d'admiration pour Fabricius, s'écria, dit-on : « C'est toujours ce Fabricius, qu'il serait plus difficile de détourner du chemin de l'Honneur, que le soleil de son cours ! »

 

XXXVI. Decius Mus.

 

Les habitants de Volsinium, ville célèbre de l'Étrurie, allaient devenir victimes de leur mollesse pour avoir eu l'imprudence d'affranchir leurs esclaves, puis de les admettre dans le sénat. Opprimés par la coalition de ces misérables, les Volsiniens souffraient mille traitements indignes ; ils demandèrent secrètement à Rome du secours, et Decius Mus, envoyé pour les défendre, fit bientôt étrangler en prison les affranchis, ou les remit au pouvoir de leurs maîtres.

 

XXXVII. Appius Claudius Caudex.

 

Appius Claudius, surnommé Caudex, était frère d'Appius Caecus. Après sa victoire sur les Volsiniens, il fut envoyé en qualité de consul pour délivrer les Mamertins, dont les Carthaginois et le roi de Syracuse Hiéron assiégeaient la citadelle. Pour reconnaître l'ennemi, il traverse d'abord le détroit sur une barque de pêcheur, et traite de la levée du siège avec le général carthaginois. De retour à Rhégium, il s'empare, avec ses fantassins, d'une quinquerème ennemie, où il fait monter une légion, débarque en Sicile, chasse de Messine les Carthaginois, bat Hiéron près de Syracuse, et reçoit sa soumission. Ce prince, effrayé du péril qu'il avait couru, demanda l'amitié des Romains, et fut pour eux dans la suite, l'allié le plus fidèle.

 

XXXVIII. C. Duilius.

 

Dans la première guerre punique, Caius Duilius fut envoyé comme général contre les Carthaginois ; voyant qu'ils étaient fort puissants sur mer, il fit équiper une flotte plus solide qu'élégante, et le premier inventa les mains de fer appelées corbeaux, dont l'ennemi commença par se moquer ; mais, lorsqu'on en vint à l'abordage, Duilius saisit avec elles les vaisseaux des Carthaginois, qui furent battus et faits prisonniers. Hannibal, commandant de la flotte vaincue, s'enfuit à Carthage, et demande aux sénateurs leur avis sur le parti qu'il doit prendre ; tous s'écrient à la fois qu'il faut combattre : « Je l'ai fait, dit-il, et j'ai perdu la bataille. » Ce fut ainsi qu'il évita le supplice de la croix dont, à Carthage, on punissait tout général après une défaite. Duilius obtint le privilège d'être précédé d'un flambeau et d'un joueur de flûte aux frais de la république, toutes les fois qu'il revenait de souper.

 

XXXIX. A. Atilius Calatinus.

 

Atilius Calatinus, envoyé comme général contre les Carthaginois, chassa les garnisons ennemies de plusieurs places très importantes et très fortes, telles qu'Enna, Drépane et Lilybée, Il prit Panorme ; puis, parcourant toute la Sicile, il défit avec quelques vaisseaux, une grande flotte ennemie que commandait Hamilcar. Mais connue il se hâtait d'aller au secours de la ville de Camerina, assiégée par les Carthaginois, il se laissa enfermer par eux dans un défilé. Alors le tribun militaire Calpurnius Flamnia se met à la tête de trois cents hommes, gravit une hauteur et délivre le consul ; mais ses trois cents braves et lui-même tombent en combattant. Puis, retrouvé presque mourant par Atilius et guéri de ses blessures, Calpurnius fut, dans la suite, la terreur et l'effroi des ennemis. Atilius triompha glorieusement.

 

XL. M. Atilius Regulus.

 

Marcus Atilius Regulus, consul, triompha pour avoir mis en fuite les Sallentins, et, le premier des généraux romains, fit passer en Afrique une flotte avec laquelle, malgré la tempête qui vint l'assaillir, il prit sur Hamilcar soixante-trois vaisseaux longs. Il conquit deux cents places fortes, et fit deux cent mille prisonniers. Pendant son absence, sa femme et ses enfants furent, à cause de leur pauvreté, entretenus aux frais de la république. Bientôt Regulus tomba au pouvoir de l'ennemi, par la tactique de Xanthippe, soldat lacédémonien à la solde de Carthage, et fut jeté dans les fers. Envoyé à Rome, pour traiter de l'échange des captifs, et sous le serment de retourner à Carthage, s'il ne pouvait rien obtenir, il conseilla aux sénateurs, de rejeter la proposition de l'ennemi ; puis, s'arrachant des bras de son épouse et de ses enfants, il revint à Carthage, où, plongé dans un coffre de bois hérissé en dedans de pointes de fer, il fut puni de mort au milieu des veilles et de la douleur.

 

XLI. C. Lutatius Catulus.

 

Pendant la première guerre punique, Caius Lutatius Catulus, qui avait le commandement de trois cents voiles contre les Carthaginois, leur prit ou leur coula à fond, près des îles Égates, entre la Sicile et l'Afrique, six cents vaisseaux chargés de vivres, de munitions de toute espèce et commandés par Hamilcar ; ainsi fut terminée la guerre. Les vaincus demandèrent la paix, que Lutatius leur accorda, mais à la condition qu'ils évacueraient la Sicile, la Sardaigne, les autres îles entre l'Afrique et l'Italie, et l'Espagne en deçà de l'Ebre.

 

XLII. Hannibal, général carthaginois.

 

Hannibal, fils d'Hamilcar, n'avait encore que neuf ans, lorsque, au pied des autels, son père lui fit jurer une haine éternelle aux Romains. Dès lors, soldat et compagnon d'armes d'Hamilcar, il ne quitta plus le camp paternel. Après la mort d'Hamilcar, cherchant un prétexte de guerre, il attaque Sagonte, ville alliée des Romains, et la détruit après six mois de siège. Puis, s'ouvrant une route à travers les Alpes il descend en Italie, où il défait P. Scipion près du Téssin, Sempronius Longus sur les bords de la Trébie, Flaminius à Trasimène, Paul Émile et Varron dans les plaines de Cannes. Il pouvait prendre Rome ; mais il se détourna vers la Campanie, dont les délices l'énervèrent. Il vient ensuite camper à trois milles de Rome. Mais des ouragans furieux l'obligent à la retraite. Déconcerté d'abord dans ses plans par Fabius Maximus, puis repoussé par Valerius Flaccus, mis en fuite par Gracchus et par Marcellus, rappelé en Afrique et vaincu par Scipion, il se réfugia près d'Antiochus, roi de Syrie, qu'il arma contre les Romains. Après la défaite de ce prince, il se retira chez Prusias, roi de Bithynie. Informé là qu'une ambassade romaine demandait, par l'organe de Titus Flamininus qu'il lui fût livré, il prit, pour échapper à ses ennemis, un poison qu'il conservait sous le chaton de sa bague, et mourut de cette manière. Son corps fut déposé, près de Libyssa, dans un cercueil de pierre, sur lequel on lit encore aujourd'hui cette épitaphe : ICI REPOSE HANNIBAL.

 

XLIII. Q. Fabius Maximus.

 

Quinctus Fabius Maximus Cunctator, surnommé Verrucosus cause d'une verrue qu'il avait sur les lèvres, et Ovicula, pour la douceur de son caractère, triompha, comme consul, des Liguriens. II brisa par ses lenteurs la fougue d'Hannibal, souffrit qu'on lui fit partager le commandement de l'armée avec Minucius, maître de la cavalerie, et n'en vint pas moins à son secours au moment du danger. Il enferma Hannibal dans les plaines de Falerne. Marius Statilius voulait passer à l'ennemi ; Fabius le retint en lui donnant un cheval et des armes. Un Lucanien, très brave, s'absentait souvent des drapeaux par amour pour une femme ; Fabius acheta cette femme et lui en fit présent. Il reprit Tarente sur l'ennemi, et fit transporter de cette ville à Rome une statue d'Hercule qu'il plaça dans le Capitole. Il traita avec Hannibal du rachat des captifs, et comme le sénat refusait de ratifier les conventions, il vendit ses terres deux cent mille sesterces, afin d'acquitter sa promesse.

 

XLIV. P. Scipion Nasica.

 

Publius Scipion Nasica, reconnu par le sénat pour le plus vertueux des Romains, reçut la mère des dieux sous son toit hospitalier. Ayant reconnu que Gracchus l'avait nommé consul sous des auspices défavorables, il abdiqua sa dignité. Censeur, il fit enlever les statues que chaque ambitieux s'élevait à lui-même dans le Forum. Consul, il prit d'assaut Delminium, capitale des Dalmates. Il refusa le titre d'imperator que lui offrait son armée, et le triomphe que lui décernait le sénat. Prince de l'éloquence, le plus habile des jurisconsultes, le plus sage par son génie, il mérita d'être appelé partout Corculum.

 

XLV. M. Claudius Marcellus.

 

M. Marcellus vainquit dans un combat singulier Viridomare, général gaulois, et fut, après Romulus, le troisième Romain qui consacra des dépouilles opimes à Jupiter Férétrien. Le premier il apprit aux soldats à se retirer sans présenter le dos à l'ennemi. Il prouva qu'Annibal n'était pas invincible, par la victoire qu'il remporta sur ce grand capitaine, près de la ville de Nôle, à la faveur d'un défilé, vers lequel il l'avait attiré. Il se rendit maître de Syracuse après un siège de trois ans. Le sénat, trompé par les calomnies de ses ennemis, lui refusa le triomphe qu'il avait mérité pour cet exploit ; mais il se rendit à lui-même cet honneur sur le mont Albain. Il était consul pour la cinquième fois lorsqu'il fut tué dans une embuscade qu'Annibal lui avait dressée. Ce général lui fit de pompeuses funérailles, et ordonna que ses restes fussent portés à Rome. Malheureusement ceux auxquels il avait confié ce précieux dépôt, ayant été attaqués par des maraudeurs, l'abandonnèrent pour se défendre. Ainsi les cendres de Marcellus périrent éparses sur le champ de bataille.

 

XLVI. La vestale Claudia.

 

46 Dans le temps qu'Annibal dévastait l'Italie, les Romains consultèrent les livres des sibylles, et firent apporter de Pessinonte la statue de la mère des dieux. En remontant le Tibre, le vaisseau sur lequel on l'avait placée s'arrêta tout à coup au milieu du fleuve, et nul effort ne put le faire avancer. On consulta de nouveau les livres des sibylles, et l'on y lut que la main d'une femme très chaste pourrait seule le mettre en mouvement. Aussitôt la vestale Claudia, faussement soupçonnée d'avoir commis un inceste, conjure la déesse de la suivre, si elle connaît son innocence. Après cette prière elle attache sa ceinture au vaisseau, et le tire vers le rivage. Nasica, qui passait pour le plus vertueux de ses concitoyens, reçut dans sa maison la statue de la mère des dieux, et y garda un hôte si auguste jusqu'à ce qu'on lui eût élevé un temple

 

XLXII. M. Porcius Caton le Censeur.

 

47 M. Porcius Caton abandonna la ville de Tusculum, lieu de sa naissance, à la sollicitation de Valerius Flaccus, pour aller s'établir à Rome. Il fut d'abord tribun légionnaire en Sicile : ensuite il remplit avec beaucoup de courage les fonctions de questeur dans l'armée de Scipion. Il signala sa préture par une justice incorruptible, et par la conquête de la Sardaigne, où il se fit instruire dans les lettres grecques par le poète Ennius. Pendant son consulat il soumit les Celtibériens. Pour enlever à ces peuples le pouvoir de se révolter, il envoya par écrit à chacune de leurs villes l'ordre d'abattre ses murailles. Toutes obéirent sans délai, chacune s'étant persuadée que cet ordre la regardait seule et non les autres. Pendant la guerre de Syrie, Caton, étant tribun légionnaire sous M. Acilius Glabrio, s'empara des hauteurs des Thermopyles, et en chassa les ennemis. Lorsqu'il exerçait la censure, il chassa du sénat T. Flamininus, homme consulaire qui, dans le temps qu'il commandait en Gaule, voulant donner à un jeune garçon, qu'il aimait, un spectacle de son goût, fit sortir un malheureux de sa prison, et ordonna qu'il fût égorgé dans un festin. Caton fut le premier qui éleva sous son nom un superbe édifice, nommé Basilique. Les dames romaines réclamaient auprès du sénat les ornements de luxe qui leur avaient été interdits par la loi Oppia. Il s'opposa avec beaucoup de vigueur à leur demande. Accusateur infatigable des mauvais citoyens, à l'âge de quatre-vingts ans, il se porta pour celui de Galba. Il fut accusé lui-même quarante-quatre fois, et toujours honorablement acquitté. Jamais il ne cessa d'opiner dans le sénat pour la destruction de Carthage. Il avait plus de quatre-vingts ans, lorsqu'il lui naquit un fils. Après sa mort, la coutume s'établit à Rome de porter son image dans les convois funèbres.

 

XLVIII. C. Claudius Néron, et Hasdrubal, frère d'Hannibal.

 

Hasdrubal, frère d'Annibal passa en Italie avec des troupes considérables ; et c'en était fait de l'empire romain, s'il avait pu se joindre à son frère. Mais Claudius Néron, qui campait en Apulie, à peu de distance d'Hannibal, laisse dans ses lignes une partie de son armée, prend un corps d'élite, vole à la rencontre d'Hasdrubal, et se réunit à son collègue Livius, auprès de la ville de Séna et sur les rives du fleuve Métaure où tous deux vainquirent Hasdrubal. Néron regagne son camp avec autant de rapidité qu'il en était parti et fait jeter la tête d'Hasdrubal au pied des retranchements de son frère. À cette vue, Hannibal s'avoua vaincu par la mauvaise fortune de Carthage. En récompense de leur victoire, Livius rentra dans Rome avec les honneurs du triomphe, et Néron avec ceux de l'ovation.

 

XLIX. P. Cornelius Scipion l'Africain.

 

Publius Scipion, que ses victoires firent surnommer l'Africain, passait pour fils de Jupiter, parce qu'un serpent apparut dans le lit de sa mère avant qu'elle le conçût ; et lui-même était encore un berceau, quand un dragon l'enveloppa de ses replis sans lui faire aucun mal. Lorsqu'au milieu de la nuit il se rendait au Capitole, jamais les chiens ne firent entendre leurs aboiements. II ne formait aucune entreprise, sans être resté fort longtemps assis dans l'enceinte sacrée de Jupiter, comme pour y recevoir l'inspiration divine. À dix-huit ans, il sauva son père, au combat du Téssin, par un prodige de valeur. Après le désastre de Cannes, les jeunes patriciens les plus illustres avaient formé le projet d'abandonner l'Italie : de sa seule autorité il les retint sous les drapeaux. Rassemblant ensuite les débris de l'armée romaine, il les conduisit à Canusium, au travers des retranchements ennemis. À vingt-quatre ans, envoyé préteur en Espagne, il prit Carthagène, le jour même de son arrivée. Une jeune fille, de la beauté la plus rare, attirait tous les regards ; on accourait pour la contempler ; Scipion défendit qu'on la lui amenât, et la fit rendre à son père et à son fiancé. Il chassa de l'Espagne Hasdrubal, et Magon, frères d'Hannibal, fit alliance avec Syphax, roi des Maures, et avec Masinissa. Revenu à Rome, élu consul avant l'âge, il fit passer, du consentement de son collègue, une flotte en Afrique, força, dans une seule nuit, le camp d'Hasdrubal et de Syphax, vainquit Hannibal rappelé d'Italie ; et imposa des lois aux Carthaginois vaincus ; Il servit de lieutenant à son frère dans la guerre contre Antiochus, qui, sans exiger de rançon, lui renvoya son fils, fait prisonnier. Accusé de concussion par le tribun du peuple Petillius Actaeus, il déchira devant l'assemblée le livre des comptes : « C'est à pareil jour, dit-il, que j'ai vaincu Carthage ; montons au Capitole, et remercions les dieux de cet heureux événement.» Puis il se retira volontairement en exil, et y passa le reste de ses jours. En mourant, il pria sa femme de ne point faire transporter son corps à Rome.

 

L. M. Livius Salinator.

 

Livius Salinator, dans son premier consulat, triompha des Illyriens, fut ensuite accusé de péculat par ses envieux, et condamné par toutes les tribus, excepté par la tribu Metia. Une seconde fois consul avec Claudius Néron, son ennemi, il se réconcilia avec lui, pour que l'administration de la république n'eût point à souffrir de leur discorde ; il triompha d'Hasdrubal. Élu censeur avec le même collègue, il imposa une taxe à toutes les tribus, à l'exception de la tribu Metia, et les priva de la solde militaire, les accusant ainsi, ou de l'avoir d'abord condamné injustement, ou de lui avoir ensuite accordé, sans plus de justice, de si grands honneurs.

 

LI. Quintus Flaminius.

 

Quintus Flaminius, fils du Flaminius qui périt au lac Trasimène, obtint par le sort, comme consul, le département de la Macédoine ; guidé par les pasteurs du prince Charopa, il pénètre dans cette province, combat le roi Philippe, le met en fuite et force son camp. Il reçut en otage Demetrius, fils du vaincu ; puis, moyennant une forte somme d'argent, il replaça Philippe sur le trône. Il prit également comme otage le fils de Nabis, tyran de Lacédémone. Il fit encore proclamer, à Némée, par un héraut, la liberté de la Grèce. Enfin il fut envoyé chez Prusias, avec le titre d'ambassadeur, pour réclamer Hannibal.

 

LII. M. Fulvius Nobilior.

 

Marcus Fulvius Nobilior, élu consul, vainquit les Orétans : ce qui lui fit obtenir, à Rome, l'ovation. Pendant le même consulat, il battit fréquemment les Étoliens, qui, d'abord alliés de la république dans la guerre de Macédoine, avaient ensuite embrassé la cause d'Antiochus. Après les avoir contraints de se retirer dans la ville forte d'Ambracie, Fulvius reçut leur soumission ; mais il les dépouilla de leurs statues et de leurs tableaux, et triompha des vaincus. Cette victoire, si éclatante par elle-même, fut célébrée par un magnifique éloge qu'en fit Quinctus Ennius, ami du vainqueur.

 

LIII. L. Scipion l'Asiatique.

 

Scipion l'Asiatique, frère de Scipion l'Africain, bien que d'une complexion faible, donna cependant en Afrique des preuves de courage qui méritèrent les éloges de son frère. Consul dans la guerre contre le roi de Syrie Antiochus, il eut son frère pour lieutenant, et vainquit le prince, au mont Sipyle, à la faveur d'une pluie soudaine qui émoussa les arcs de l'ennemi. Scipion priva Antiochus d'une partie du royaume que lui avait laissé son père, et reçut, à cause de sa victoire, le surnom d'Asiatique. Bientôt après, accusé d'avoir détourné son profit l'argent du butin, il allait être conduit en prison, lorsque Gracchus le père, tribun du peuple, intervint et s'y opposa. M. Caton le Censeur, pour flétrir Scipion l'Asiatique, lui ôta son cheval.

 

LIV. Antiochus, roi de Syrie.

 

Antiochus, roi de Syrie, plein d'une confiance aveugle dans ses forces, et sous prétexte de reprendre Lysimachie, que ses ancêtres avaient fondée dans la Thrace, déclara la guerre aux Romains qui s'en étaient emparés. Il envahit aussitôt la Grèce et ses îles ; mais, dans celle d'Eubée, il s'abandonne à des plaisirs qui énervent son courage. L'arrivée d'Acilius Glabrion le réveille, il prend les Thermopyles, d'où le chassent les savantes manoeuvres de Marcus Caton ; il s'enfuit alors en Asie. Vaincu par L. Aemilius Regillus, dans un combat naval, où sa flotte était sous les ordres d'Hannibal, il rend à Scipion l'Africain, son fils, qu'il avait fait prisonnier sur mer. Scipion, comme pour l'en remercier, lui conseille de rechercher l'amitié des Romains. Antiochus, dédaignant cet avis, en vient aux mains, près du mont Sipyle, avec L. Scipion. Vaincu et repoussé au delà du mont Taurus, il fut tué par ses compagnons de débauches, qu'il avait frappés dans l'orgie d'un festin.

 

LV. Cn. Manlius Vulson.

 

Le consul Cnaeus Manlius Vulson, envoyé pour organiser la province de Scipion l'Asiatique, se montra si jaloux d'obtenir le triomphe, qu'il déclara la guerre aux Pisidiens et aux Gallo-Grecs, qui avaient prêté secours à Antiochus. Il n'eut pas de peine à les vaincre ; parmi ses prisonniers se trouva la femme du roi Ortiagonte ; il en confia la garde à un centurion, qui lui fit violence : elle dissimula d'abord cet outrage ; puis, lorsqu'elle eut traité de sa rançon, elle livra l'adultère à toute la vengeance de son époux.

 

LVI. Paul Émile, le Macédonique.

 

Lucius Paul Émile, fils de celui qui périt à Cannes, triompha des Liguriens, lors de son premier consulat, qu'il n'obtint qu'après trois refus. Dans son triomphe, il exposa aux regards des citoyens un tableau qui représentait toute la suite de ses exploits. À l'époque de son deuxième consulat, il prit, à Samothrace, le roi macédonien Persée, fils de Philippe, donna des larmes au vaincu, le fit asseoir â ses côtés, mais ne le traîna pas moins en triomphe. Au milieu de cette publique allégresse, il perdit ses deux fils : alors il s'avança dans l'assemblée du peuple, et rendit grâces à la fortune, d'avoir vu les maux qui pouvaient menacer la république, détournés par son malheur personnel. En reconnaissance de tant de nobles actions, le peuple et le sénat lui accordèrent le privilège d'assister aux jeux du Cirque, en habit de triomphateur. Tels furent son désintéressement et sa pauvreté, qu'après sa mort, sa femme ne put être payée de son douaire que par la vente de tous ses biens.

 

LVII. Tib. Sempronius Gracchus.

 

Tiberius Sempronius Gracchus, issu de la plus illustre famille, ne souffrit point que l'on conduisit en prison Scipion l'Asiatique, qui était cependant son ennemi personnel. Préteur, il soumit la Gaule ; consul, il subjugua l'Espagne, puis la Sardaigne, dans son deuxième consulat : il amena à Rome un si grand nombre de captifs, que la longue durée de leur vente fit naître le proverbe : des Sardes à vendre ! Censeur, Tiberius distribua dans les quatre tribus de la ville les fils d'affranchis, placés d'abord dans celles de la campagne. Cette mesure indisposa le peuple, qui, n'osant l'attaquer lui-même à cause de l'ascendant de son autorité, mit en accusation son collègue Claudius. Déjà deux tribus l'avaient condamné ; mais Tiberius jura qu'il le suivrait en exil : alors le prévenu fut absous. Un jour, dans sa maison, Tiberius vit un couple de reptiles s'échapper du lit qu'il partageait avec sa femme : l'oracle consulté répondit que celui des deux maîtres du logis qui serait du même sexe que le serpent qu'on aurait immolé, périrait le premier. Par amour pour son épouse Cornelia, Tiberius fit tuer le mâle.

 

LVIII. P. Scipion Émilien.

 

Publius Scipion Émilien, fils de Paul Émile le Macédonique, fut adopté par Scipion l'Africain ; pendant la campagne qu'il fit en Macédoine avec son père, il poursuivit avec tant d'opiniâtreté Persée après sa défaite, qu'il ne rentra au camp que vers le milieu de la nuit. Lieutenant de Lucullus en Espagne, il vainquit, auprès de la ville d'lntercatia, un barbare qui l'avait provoqué à un combat singulier. Le premier, il escalada les remparts de la place ennemie. Tribun, en Afrique, sous le commandement de M'. Manilius, il délivra, par sa prudence et par son courage, huit cohortes assiégées et investies ; il en reçut, pour récompense, une couronne d'or obsidionale. Comme il briguait l'édilité, le peuple s'empressa de le créer consul avant l'âge ; alors il détruisit Carthage dans l'espace de six mois ; et, après avoir d'abord rétabli la discipline militaire, il prit par famine la ville de Numance en Espagne : de là, son surnom de Numantin. Ami intime de Caius Laelius, lorsqu'on l'envoyait disposer des royaumes, il n'emmenait avec lui que deux esclaves et son fidèle Laelius. Dans l'orgueil que lui inspiraient ses exploits, il répondit un jour que la mort de Gracchus lui paraissait légitime ; le peuple alors de se récrier vivement : « Silence, dit-il, à ceux dont l'Italie est la marâtre, et non la mère ! À ceux, ajouta-t-il, qui j'ai vendus sous la couronne ! » Censeur, il eut pour collègue l'apathique Mummius : « Plût aux dieux, dit-il dans le sénat, que vous m'eussiez donné un collègue, ou que vous ne m'en eussiez point donné ! » S'étant prononcé contre les partisans de la loi agraire, il fut trouvé chez lui frappé de mort soudaine ; on l'ensevelit la tête voilée, pour que l'on ne vit point sur son visage les traces livides du crime. Telle fut l'exiguïté de son patrimoine, qu'il ne laissa que trente-deux livres d'argent et deux livres et demie d'or.

 

LIX. A. Hostilius Mancinus.

 

Aulus Hostilius Mancinus, parti comme préteur, contre les Numantins, malgré la défense des auspices, et je ne sais quelle voix qui le rappelait, résolut, après son arrivée à Numance, de rétablir avant tout la discipline dans l'armée, dont Pompeius venait de lui remettre le commandement ; il la conduisit donc dans des lieux solitaires. Par un effet du hasard, ce jour-là, les Numantins célébraient solennellement les fiançailles de leurs filles. Deux rivaux se disputaient la main de l'une d'elles, remarquable par sa beauté. Son père la promit en mariage à celui des deux qui rapporterait la main droite d'un ennemi. Les jeunes gens partent aussitôt ; ils prennent pour une fuite le départ précipité de l'armée romaine, et reviennent en avertir leurs concitoyens. À l'instant même ceux-ci, avec quatre mille des leurs, taillent en pièces vingt mille Romains. Mancinus, d'après le conseil de Tiberius Gracchus, son questeur, fit une paix dont le vainqueur dicta toutes les conditions : le sénat refuse de ratifier ce traité, et livre Mancinus aux Numantins, qui ne veulent point le recevoir : enfin les augures le font rentrer dans le camp romain ; par la suite même, il obtint la préture.

 

LX. L. Mummius l'Achaïque.

 

Lucius Mummius, surnommé l'Achaïque, à cause de la défaite de l'Achaïe, fut envoyé contre les Corinthiens, et s'appropria l'honneur d'une victoire que lui avaient facilitée les exploits d'un autre ; car déjà Metellus le Macédonique avait vaincu les ennemis près d'Héraclée, et tué leur général Critolaüs, lorsque Mummius, avec ses licteurs et quelques cavaliers, accourt en toute hâte au camp de Metellus, et défait à Leucopétra les Corinthiens commandés par Diéus, qui s'enfuit dans sa maison, y mit le feu, tua sa femme, la jeta dans les flammes, et s'empoisonna lui-même. Mummius dépouilla Corinthe de ses statues et de ses tableaux : il en remplit l'Italie tout entière, sans en faire porter un seul chez lui.

 

LXI. Q. Caecilius Metellus, le Macédonique.

 

Quinctus Caecilius Metellus, que la conquête de la Macédoine fit surnommer le Macédonique, vainquit, dans sa préture, un pseudo-Philippe, qui n'était autre qu'Andriscus. Deux fois il mit eu fuite les Achéens, et laissa l'honneur du triomphe à Mummius. Devenu odieux au peuple par excès de sévérité, l'austère Metellus n'obtint qu'avec peine, et après deux refus, le consulat : il soumit alors les Arbaces en Espagne. Ses cohortes avaient été chassées de la ville de Contrebia ; Metellus les fit revenir à la charge et reprendre cette place forte. Comme il agissait toujours spontanément et par inspiration, un ami lui demanda ce qu'il allait faire : « Je brûlerais ma tunique, répondit-il, si je soupçonnais qu'elle connût mon dessein. » Metellus était père de quatre fils, qui, après sa mort, le portèrent au tombeau sur leurs épaules. Il avait vu trois d'entre eux honorés du consulat, et le quatrième, du triomphe.

 

LXII. Q. Caecilius Metellus, le Numidique.

 

Quinctus Caecilius Metellus, surnommé le Numidique, pour avoir triomphé du roi Jugurtha, n'admit point au cens, pendant sa censure, un certain Quinctius, qui se disait faussement fils de Tiberius Gracchus. Il refusa aussi de prêter serment à la loi Appuleaia, portée par violence : il fut donc condamné à l'exil, et se retira à Smyrne : il fut ensuite rappelé sur la motion du tribun Calidius. Un jour qu'il assistait aux jeux, il reçut, par hasard, au théâtre même, plusieurs lettres dont il ne daigna prendre lecture qu'à la fin du spectacle. Il ne voulut point faire l'éloge funèbre du mari de sa soeur Metella, parce que celui-ci avait seul désapprouvé le jugement que Metellus avait porté contre les lois d'Appuleius et des Gracques.

 

LXIII. Q. Metellus Pius.

 

Quintus Metellus Pius, fils de Metellus le Numidique, reçut le nom de Pius, parce qu'à force de larmes et de prières, il obtint le rappel de son père condamné à l'exil. Préteur dans la guerre Sociale, il tua Q. Pompedius, chef des Marses. Consul en Espagne, il vainquit les frères Herculaeius, et chassa Sertorius de cette province. Malgré sa jeunesse, lorsqu'il brigua la préture et le pontificat, il fut préféré à des personnages consulaires.

 

LXIV. Tiberius Gracchus.

 

Tiberius Gracchus était petit-fils de Scipion l'Africain par sa mère ; questeur de Mancinus en Espagne, il approuva le traité honteux fait avec les Numantins. Il courait le risque d'être livré aux ennemis ; mais son éloquence le sauva. Tribun du peuple, il rendit une loi qui défendait à tout citoyen d'avoir plus de mille arpents de terre. Comme son collègue Octavius s'y opposait, il le força, par un exemple inouï jusqu'alors, à se démettre de sa magistrature. Puis, au sujet de l'héritage du roi Attale, il fit publier une loi qui prescrivait de distribuer au peuple tous les biens et tout l'argent du prince. Il voulut ensuite proroger sou pouvoir, et se rendit â l'assemblée publique ; mais, voyant que les auspices lui étaient contraires, il prit aussitôt le chemin du Capitole, portant la main à sa tête : par ce signe, il recommandait sa vie au peuple. La noblesse s'imagina qu'il demandait le diadème ; et comme le consul Mucius restait dans une apathique immobilité, Scipion Nasica se fait suivre de tous ceux qui veulent le salut de la république ; il poursuit Gracchus jusqu'au Capitole, et le tue. Le corps de Gracchus fut jeté dans le Tibre par les mains de l'édile Lucretius, que cette action fit surnommer. Vespillo. Pour soustraire Nasica à la haine populaire, on l'envoya en Asie, sous prétexte d'y remplir une ambassade.

 

LXV. C. Gracchus.

 

Caius Gracchus, désigné par le sort pour exercer la questure en Sardaigne, quitta volontairement cette île malsaine, sans attendre l'arrivée de son successeur. Il fut seul accusé de la défection d'Asculum et de Frégelle. Tribun du peuple, il porta la loi agraire, celle du partage du blé, et fit aussi envoyer des colons à Capoue et à Tarente. Afin de régler la division des terres, il établit un triumvirat composé de lui Caius, de Fulvius Flaccus et de C. Crassus. Mais il rencontra une vive opposition à ses lois de la part de Minucius Rufus, tribun du peuple : il se rendit alors au Capitole : là, comme Antyllius, chargé de proclamer les ordres du consul Opimius, avait été tué dans le tumulte, Caius descendit au forum, où il eut l'imprudence d'appeler à lui les citoyens assemblés auprès de Minucius. Cité, pour ce motif, devant le sénat, il refuse de comparaître, arme ses esclaves, et s'empare de l'Aventin. Là, vaincu par Opimius, tandis qu'il s'élance d'un bond hors du temple de la Lune, il se donne une entorse au talon ; Pomponius, son ami, près de la porte des Trois-Jumeaux ; P. Laetorius, sur le pont de bois, résistent à ceux qui le poursuivent, et il peut enfin gagner le bois sacré de la déesse Fusilla. C'est là qu'il périt, où de sa propre main, ou de celle de sou esclave Euporus. On raconte que Septimuleius, son ami, apporta au consul Opimius la tête de Gracchus, et la lui vendit au poids de l'or, après y avoir, par avarice, coulé du plomb, pour la rendre plus pesante.

 

LXVI. M. Livius Drusus.

 

Marcus Livius Drusus, grand de naissance et de talents oratoires, mais ambitieux et superbe, signala son édilité par les jeux les plus magnifiques. Comme son collègue Remmius lui faisait entendre, en cette occasion, certains conseils relatifs aux intérêts de la patrie : « Qu'y a-t-il de commun, dit Drusus, entre notre république et vous ? » Questeur en Asie, il ne voulut prendre aucune marque de distinction pour que rien ne fût plus remarquable que lui-même. Élu tribun, il accorda aux Latins le droit de cité ; au peuple romain, des terres ; aux chevaliers, l'entrée de la curie ; aux sénateurs, le droit de prononcer les jugements. D'une excessive libéralité, il avouait lui-même qu'après lui on ne pouvait plus donner que l'air et la boue ; aussi le besoin d'argent l'obligea-t-il à faire bien des choses contraires à sa dignité. Magulsa, prince mauritanien, s'était soustrait par la fuite à la haine du roi ; Drusus, pour une somme convenue, le livra à Bocchus, qui l'exposa à la fureur d'un éléphant. S'il cacha chez lui Adherbal, fils du roi des Numides, qui était comme otage à Rome, c'est qu'il espérait recevoir du père d'Adherbal une rançon secrète. Un jour que Caepion, son ennemi, contrariait ses propositions, il dit qu'il le précipiterait de la roche Tarpéienne. Comme le consul combattait ses lois agraires, il lui serra le cou si fortement, dans les comices, que le sang jaillit en abondance par les narines : «Ce n'est point du sang, disait-il, pour reprocher à Philippe sa gourmandise, c'est de la saumure de grives. » Après avoir joui d'une faveur sans bornes, Drusus devint un objet de haine. Car, si le peuple se réjouissait d'avoir obtenu des terres, les propriétaires expulsés gémissaient ; si les chevaliers, admis au sénat, témoignaient leur allégresse, ceux qu'on avait oubliés ne manquaient pas de se plaindre ; enfin, si, d'un côté, les sénateurs s'applaudissaient du privilège de prononcer les jugements, de l'autre, ils supportaient avec peine d'avoir des chevaliers pour collègues. De là, toutes les angoisses de Livius : et comme il différait de tenir parole aux Latins, qui réclamaient vivement le droit de cité, il tomba tout à coup au milieu de l'assemblée publique, soit qu'il fût frappé de maladie comitiale, soit qu'il eût avalé du sang de bouc ; on le ramena mourant chez lui. Toutes les villes de l'Italie firent des voeux pour son rétablissement. Dans la suite, comme les Latins avaient résolu de tuer, sur le mont Albain, le consul Philippe, Drusus l'avertit de se tenir sur ses gardes. Enfin, accusé dans le sénat, il regagnait sa demeure, lorsqu'un assassin, qui s'était glissé dans la foule, le frappa mortellement. L'odieux de ce meurtre retomba sur Philippe et sur Caepion.

 

LXVII. C. Marius, père.

 

Caius Marius, qui fut sept fois consul, était natif d'Arpinum, et d'une basse extraction ; il s'éleva par degrés jusqu'aux premiers honneurs ; lieutenant de Metellus en Numidie, il se porte son accusateur, obtient ainsi le consulat, et fait marcher devant son char de triomphe Jugurtha prisonnier. Nommé tout d'une voix consul pour l'année suivante, il bat les Cimbres dans la Gaule auprès d'Aix, puis les Teutons en Italie, dans la plaine de Raudium, et triomphe de ces deux peuples. Parvenu successivement jusqu'à son sixième consulat, il fait mettre à mort, d'après un sénatus-consulte, le tribun du peuple Appuleius Saturninus et le préteur Glaucia, coupables de sédition. Fort de la loi Sulcipia, il enlève la province d'Asie à Sylla ; mais vaincu par lui, il se cache dans les marais de Minturnes. Découvert et jeté en prison, il épouvante par la majesté de son visage le soldat gaulois charge de le frapper ; on lui donne une barque ; il passe en Afrique où il reste longtemps exilé. Puis la faction de Cinna le rappelle ; il brise les chaînes des esclaves, en forme une armée, massacre ses ennemis, venge son injure ; et, consul pour la septième fois, il se donne volontairement la mort, si l'on en croit quelques historiens.

 

LXVIII. C. Marius, fils.

 

Caius Marius fils usurpe, à vingt-sept ans, le consulat ; honneur tellement prématuré que sa mère en répandit des larmes. Aussi cruel que son père, il assiège, les armes à la main, le palais du sénat, et massacre ses ennemis, dont il précipite les cadavres dans te Tibre. Au milieu des préparatifs de la guerre qu'il se disposait à soutenir contre Sylla, succombant aux veilles et aux fatigues, il s'endormit en plein air, près de Sacriport, et vaincu, pendant son absence, il assista, non point à la bataille, mais à la déroute de son armée. Il se réfugia dans Préneste, où Lucretius Ofella vint l'assiéger : il tenta de fuir par un souterrain ; mais voyant que toutes les issues étaient fermées, il présenta la gorge à Pontius Telesinus.

 

LXIX. L. Cornelius Cinna.

 

Lucius Cornelius Cinna, le plus criminel des hommes, désola la république par l'excès de ses cruautés. Lors de son premier consulat, il rendit une loi pour le rappel des exilés ; mais l'opposition énergique de son collègue Octavius, qui lui enleva sa dignité, le contraignit de s'enfuir de Rome ; il appelle alors les esclaves à la liberté, défait ses ennemis, immole Octavius, et s'empare du Janicule. Puis il se donne lui-même un second et un troisième consulat. Dans un quatrième, il se préparait à marcher contre Sylla, lorsque, près d'Ancône, il fut lapidé par ses troupes révoltées de son excessive barbarie.

 

LXX. C. Flavius Fimbria.

 

Caius Flavius Fimbria, le plus farouche des satellites de Cinna, partit pour l'Asie comme lieutenant du consul Valerius Flaccus ; mais congédié pour des motifs de haine politique, il souleva l'armée et fit tuer son général. Lui-même prit ensuite les insignes du commandement, entra dans la province, et chassa Mithridate de Pergame. Comme Ilion tardait trop à lui ouvrir ses portes, il y fit mettre le feu ; mais l'incendia épargna le temple de Minerve, et personne ne douta qu'il ne dût sa conservation à la majesté divine. Dans cette même ville, Fimbria fit frapper de la hache les principaux officiers : bientôt, assiégé par Sylla dans Pergame et abandonné de ses troupes, qui avaient été gagnées, il se tua de sa propre main.

 

LXXI. Viriathe le Lusitanien.

 

Viriathe, Lusitanien d'origine, d'abord mercenaire par besoin, ensuite chasseur par activité, brigand par audace, enfin chef d'armée, déclara la guerre aux Romains, et défit successivement leurs généraux Claudius Unimanus et C. Nigidius. Pour demander la paix au peuple de Rome, il aima mieux être encore intact que vaincu ; mais, après avoir livré tout le reste, comme on lui retenait encore ses armes, il recommença les hostilités. Caepion n'ayant pas d'autre moyen de le vaincre, gagna à prix d'argent deux de ses gardes, qui le tuèrent pendant qu'il dormait sur la terre nue. Cette victoire, qu'on avait achetée, fut désapprouvée par le sénat.

 

LXXII. M. Aemilius Scaurus.

 

Marcus Aemilius Scaurus était noble, mais pauvre ; car son père, quoique patricien, fit, par nécessité, le commerce de charbon. Lui-même il hésita d'abord s'il briguerait les honneurs, ou s'il embrasserait la profession de banquier ; mais comme il avait le talent de l'éloquence, il s'ouvrit ainsi la source de la gloire. D'abord, en Espagne, il mérita une récompense militaire ; il servit ensuite sous Orestes en Sardaigne. Édile, il s'appliqua beaucoup plus à rendre la justice qu'à faire célébrer des jeux. Préteur dans la guerre contre Jugurtha, il se laissa cependant corrompre par l'or du Numide. Consul, il rendit une loi somptuaire et une loi relative aux suffrages des fils d'affranchis. Un jour qu'il passait devant le préteur P. Decius, alors assis sur son tribunal, il lui ordonna de se lever, lui déchira sa toge, brisa son siège, et défendit aux citoyens de s'adresser à Decius pour obtenir justice. Pendant son consulat, il soumit les Liguriens et les Gantisques, et triompha de ces peuples. Censeur, il construisit la voie Emilia ; le pont Mulvius fut aussi son ouvrage. Tel était l'ascendant de son autorité, que son avis personnel décida Opimius à s'armer contre Gracchus ; puis Marius, contre Saturninus et Glaucia. Son fils avait déserté son poste : il lui défendit de jamais paraître en sa présence ; humilié d'un tel affront, le jeune homme se donna la mort. Scaurus, dans sa vieillesse, accusé par le tribun du peuple Varius d'avoir, en quelque sorte, contraint les alliés et tout le Latium h prendre les armes, dit au peuple : « Varius de Sucrone prétend qu'Aemilius Scaurus a forcé les alliés à prendre les armes ; Scaurus le nie : lequel des deux, à votre avis, est le plus digne de foi ? »

 

LXXIII. L. Appuleius Saturninus.

 

Lucius Appuleius Saturninus, tribun séditieux, pour se concilier la faveur des soldats de Marius, rendit une loi par laquelle on devait distribuer à chaque vétéran cent arpents de terre en Afrique. Son collègue Baebius s'y opposait : il lui fit jeter des pierres par la multitude, et le força de s'éloigner. Le jour même où il haranguait le peuple, comme le préteur Glaucia avait, en rendant la justice, détourné de l'assemblée une partie des assistants, Saturninus brisa le siège du préteur, afin de paraître plus populaire. Il suborna, dans la classe des fils d'affranchis, certain aventurier qu'il voulut faire passer pour le fils de Tiberius Gracchus. Il produisit, comme témoin de cette imposture, Sempronia, soeur des Gracques ; mais ni les prières ni les menaces ne purent la décider à reconnaître l'homme qui voulait déshonorer sa famille. Saturninus, réélu tribun du peuple, après l'assassinat d'Aulus Nonius, son compétiteur, envoya de nouvelles colonies en Sicile, en Achaïe, en Macédoine, et fit affecter à l'achat de nouvelles terres l'or que Caepion avait enlevé par l'astuce ou par le crime. Il interdit l'eau et le feu à quiconque n'aurait point prêté serment à ses lois. Comme un grand nombre de nobles s'opposaient à cette condition tyrannique, le tonnerre gronda : « Du calme, leur dit-il, ou la grêle va tomber, » Metellus le Numidique préféra l'exil au serment exigé. Saturninus, nommé pour la troisième fois tribun du peuple, fit égorger, dans le champ de Mars, Memmius, compétiteur de Glaucia, son satellite, qu'il voulait élever à la préture. En vertu d'un décret du sénat, qui prescrivait aux consuls de pourvoir à ce que la république ne souffrit aucun dommage, Marius poursuit Saturninus et Glaucia dans le Capitole, les y assiège, fait, par une ruse fort habile, couper les canaux qui pouvaient leur fournir de l'eau, et reçoit leur soumission : malgré cela, il ne tint pas la parole qu'il leur avait donnée. Glaucia eut la tète brisée, et Saturninus, qui s'était enfui vers le palais du sénat, fut tué à coups de pierres et de tuiles lancées du haut des toits. Un sénateur, nommé Rabirius, s'empara de sa tête, et s'en fit un jouet, en la promenant dans les festins.

 

LXXIV. L. Licinius Lucullus.

 

Lucius Licinius Lucullus, noble, éloquent et riche, signala sa questure par des jeux fort splendides qu'il donna au peuple. Bientôt, en Asie, par les soins de Murena, il obtint que la flotte de Mithridate et que Ptolémée, roi d'Alexandrie, se rendraient au consul Sylla. Élu préteur, il gouverna l'Afrique avec la plus grande équité. Envoyé contre Mithridate, il délivra son collègue Cotta, assiégé dans Chalcédon. Il fit aussi lever le siège de Cyzique, détruisit par le fer et par la famine les troupes de Mithridate, et le chassa de son royaume, je veux dire, du Pont. Mithridate, uni à Tigrane, roi d'Arménie, vint de nouveau l'attaquer ; mais il le délit avec un bonheur extraordinaire. Poussant jusqu'à l'excès le luxe de la toilette, il avait surtout la passion des statues et des tableaux. Dans la suite, comme il fut atteint d'aliénation mentale, on confia sa tutelle à son frère M. Lucullus.

 

LXXV. L. Cornelius Sylla.

 

Cornelius Sylla, que son bonheur fit surnommer l'heureux Sylla, n'était encore qu'un bien jeune enfant porté par sa nourrice, lorsqu'une femme se présentant à lui. « Salut ! dit-elle, heureux enfant, dont la félicité fera celle de ta patrie. » Après ces paroles, elle disparut ; on eut beau la chercher, on ne la trouva point. Sylla, questeur de Marius, reçut des mains de Bocchus Jugurtha prisonnier. Lieutenant dans la guerre des Cimbres et des Teutons, il contribua puissamment à la victoire. Préteur, il rendit bonne justice aux citoyens ; dans sa préture encore, il administra la province de Cilicie. À l'époque de la guerre Sociale, il vainquit les Samnites et les Hirpins. Il empêcha Marius de détruire les monuments où Bocchus était représenté livrant à Sylla Jugurtha captif. Consul, il obtint par le sort la province d'Asie, mit en fuite Mithridate prés d'Orchomène et de Chéronée, vainquit à Athènes Archelaüs, général du roi, prit le port du Pirée, et défit, sur son passage, les Mèdes et les Dardaniens. Bientôt, à la nouvelle que la loi Sulpicia vient de transférer son commandement à Marius, il retourne en Italie, dont il chasse Caliban, après avoir gagné les troupes de ses adversaires. Il bat Marius le fils à Sacriport, et Telesinus près de la porte Colline. À la mort du jeune Marius dans Préneste, il se donna, par un édit, le surnom d'Heureux. Il dressa les premières tables de proscription et fit égorger dans la villa publique neuf mille hommes qui s'étaient rendus à discrétion. Il augmenta le nombre des prêtres, et diminua la puissance tribunitienne. Après avoir organisé la république, il abdiqua la dictature : voyant alors que l'on commençait h le prendre en mépris, il se retira à Pouzzoles, où il mourut de la maladie appelée phtiriasis.

 

LXXVI. Mithridate, roi de Pont.

 

Mithridate, roi de Pont, originaire d'un des sept Perses, avait, au physique et au moral, une telle supériorité, qu'il conduisait de front six chevaux, et parlait la langue de cinquante nations. Pendant que la guerre Sociale divisait les Romains, il chasse Nicomède de la Bithynie, Ariobarzane de la Cappadoce, et envoie, dans l'Asie entière, des lettres qui prescrivaient de massacrer, à un jour convenu, tous les Romains : ordre qui fut exécuté. Puis, il s'empare de la Grèce et de toutes les îles, à l'exception de Rhodes. Sylla le vainquit en bataille, prit sa flotte par la trahison d'Archelaüs, le défit lui-même près d'Orchomène, l'accabla, et aurait pu le faire prisonnier, si, dans son empressement à marcher contre Marius, il n'avait préféré conclure une paix quelconque. Ensuite Lucullus battit Mithridate, qui s'efforçait de lui résister à Cabires. Vaincu enfin par Pompée dans une attaque nocturne, le roi de Pont s'enfuit dans ses États, oh son fils Pharnace souleva les peuples contre lui, et l'assiégea dans une tour, où il prit du poison. Comme l'effet en était trop lent, parce que, depuis longues années, il avait, par plusieurs antidotes, fortifié son corps contre tous les poisons, il rappela le Gaulois Sithocus, qu'on avait envoyé pour le tuer, et qui fuyait épouvanté de la majesté de son visage ; mais la main du meurtrier tremblait : Mithridate l'aida lui-même à consommer sur lui l'homicide.

 

LXXVII. Cn. Pompée le Grand.

 

Cn. Pompée le Grand suivit, dans la guerre civile, le parti de Sylla, et fit tout pour mériter son entière affection. Sans tirer l'épée, il reprit la Sicile sur les proscrits. II enleva la Numidie à Hiarbas, et la rendit à Masinissa. Il triompha à l'âge de vingt-six ans. Comme Lépide voulait abroger les lois de Sylla, Pompée, alors simple particulier, le chassa de l'Italie. Envoyé préteur en Espagne à la place des consuls, il vainquit Sertorius. Bientôt il dompta les pirates en quarante jours. Il força Tigrane à se soumettre, Mithridate à s'empoisonner. Puis, par un bonheur merveilleux, et par la terreur profonde qu'il inspirait, il pénètre, au nord, dans l'Albanie, dans la Colchide, chez les Hénioques, les Caspiens, les Ibères ; au midi, chez les Parthes, les Arabes et les Juifs. Le premier des Romains, il s'avança jusque sur les bords de la mer d'Hyrcanie, de la mer Rouge et de la mer Arabique. Lorsque l'empire du monde fut partagé, Crassus obtint la Syrie, César la Gaule, Pompée la ville de Rome. Après la mort tragique de Crassus, il ordonne à César de licencier ses légions ; mais César marche en ennemi sur Rome, en chasse Pompée, qui, vaincu dans les plaines de Pharsale, s'enfuit auprès de Ptolémée, roi d'Alexandrie. Septimius, officier de ce prince, perça de son glaive le flanc de Pompée, sous les yeux de la femme et des enfants du héros. Après sa mort, une épée trancha cette tête, qui, jusqu'à cette époque, avait été l'objet d'une sorte d'adoration. Le reste de son cadavre, ballotté par les eaux du Nil, fut enfin recueilli et brûlé par Servius Codrus, qui grava sur la tombe cette épitaphe : ICI REPOSE LE GRAND POMPÉE. Achillas, satellite de Ptolémée, après avoir enveloppé d'un voile égyptien la tête de Pompée, vint la présenter, avec son anneau, à César, qui ne put retenir ses larmes, et la fit briller dans une grande quantité de parfums les plus précieux.

 

 

SUPPLÉMENT À L'ABRÉGÉ DES HOMMES ILLUSTRES, AJOUTÉ PAR ANDRÉ SCHOTT, D'APRÈS D'ANCIENS MANUSCRITS.

 

 

LXXVIII. Caius Julius César.

 

Caius Julius César fut surnommé divin, à cause de la vénération qu'inspiraient ses exploits. Il partit pour l'Asie, dans la société de Thermus, et les visites fréquentes qu'il rendit à Nicomède, roi de Bithynie, firent naître sur ses moeurs des soupçons infamants. Bientôt il fit condamner Dolabella devant les tribunaux. Dans un voyage à Rhodes, où il voulait perfectionner ses études, il fut pris par des pirates, ensuite racheté ; il les prit à son tour, et les punit de mort. Préteur, il dompta la Lusitanie et la Gaule, depuis les Alpes jusqu'à l'Océan, que sa flotte traversa deux fois pour conquérir la Grande-Bretagne. Comme Pompée lui refusait le triomphe, il prend les armes, le chasse de Rome, et le défait à Pharsale. Quand on lui présenta la tête du vaincu, il versa des pleurs, et lui fit les funérailles les plus honorables. Assiégé bientôt par les satellites de Ptolémée, il satisfit, par leur mort et par celle du roi, aux mânes de Pompée. Pharnace, fils de Mithridate, prit la fuite au seul bruit de son nom. César vainquit en Afrique Juba et Scipion, puis les jeunes fils de Pompée en Espagne, dans une bataille décisive livrée près de la ville forte de Munda. Ensuite, pardonnant aux amis de son rival, il déposa les haines avec les armes : car Lentulus, Afranius et Faustus, fils de Sylla, furent les seuls Romains qu'il fit mourir. Nommé par le sénat dictateur à perpétuité, il tomba, dans la curie, sous vingt-trois blessures mortelles que lui firent les conjurés, dont Cassius et Brutus étaient les chefs. Le corps de César fut exposé devant la tribune aux harangues ; alors, dit-on, il y eut une éclipse de soleil.

 

LXXIX. César Octavien.

 

César Octavien passa de la famille Octavia dans celle des Jules. Pour venger Jules César, qui l'avait institué son héritier, il vainquit, en Macédoine, Brutus et Cassius, auteurs du meurtre de son oncle. Sextus Pompée, fils de Cneius Pompée, s'efforçait de reconquérir les biens paternels : il le battit au détroit de Sicile. Le consul Marc Antoine, gouverneur de la Syrie, était esclave de sa passion pour Cléopâtre : il le défit complètement dans le golfe d'Ambracie, sur le rivage d'Actium. Il soumit le reste du monde par ses lieutenants. Les Parthes lui rendirent volontairement les aigles romaines qu'ils avaient enlevées à Crassus. Les indiens, les Scythes, les Sarmates, les Daces, qu'il n'avait point domptés, lui envoyèrent des présents. Il ferma de sa main les portes du temple de Janus Bifrons, qui, avant lui, n'avaient été fermées que deux fois : d'abord sous Numa, puis après la première guerre punique. Créé par le sénat dictateur à perpétuité, il fut, à cause de ses belles actions, surnommé le divin Auguste.

 

LXXX Caton le Préteur.

 

Caton le Préteur était petit-fils de Caton le Censeur. À l'époque où on l'élevait dans la maison de Drusus, son oncle, ni les promesses ni les menaces de Q. Popedius Silon, chef des Marses, ne purent le déterminer à dire qu'il s'intéressait à la cause des alliés. Envoyé questeur dans l'île de Chypre pour faire transporter à Rome le riche héritage de Ptolémée, il remplit cette mission avec la fidélité la plus scrupuleuse. Dans la suite, son avis comme sénateur fut que l'on devait punir de mort les complices de Catilina. Dans la guerre civile, il embrassa le parti de Pompée. Après la défaite de Pharsale, il conduisit, à travers les solitudes de l'Afrique, une armée dont il céda à Scipion, personnage consulaire, le commandement qu'on lui avait déféré. Après la destruction de son parti, il se retira à Utique, où il exhorta son fils à tenter la clémence de César ; pour lui, après avoir lu le traité de Platon sur les biens que procure la mort, il se tua de sa propre main.

 

LXXXI. M. Tullius Cicéron.

 

Marcus Tullius Cicéron, originaire d'Arpinum et fils d'un chevalier romain, descendait du roi Tullus Attius. Dans sa jeunesse, il plaida avec beaucoup d'éloquence et de liberté la cause de Roscius contre les favoris de Sylla. Craignant que sa hardiesse ne lui attirât des haines funestes, il se rendit à Athènes pour y perfectionner ses études. Là, il écoute avec beaucoup de zèle les leçons d'Antiochus, philosophe académicien. L'amour de l'éloquence le conduit d'Athènes en Asie, puis Rhodes, où il prend pour maître le Grec Molon, le rhéteur le plus disert de l'époque, et qui pleura, dit-on, en prévoyant que ce jeune disciple enlèverait à la Grèce la palme de l'art oratoire. Cicéron administra la Sicile en qualité de questeur ; pendant son édilité, il fit condamner Caius Verrès pour crime de concussion. Préteur, il délivra la Cilicie des brigands qui l'infestaient. Consul, il fit punir de mort les complices de Catilina. Bientôt la haine de P. Clodius, les intrigues de César et de Pompée, dont il avait soupçonné et signalé l'ambition avec autant de liberté qu'il en avait montré naguère contre les partisans de Sylla, enfin la vénalité des consuls Pison et Gabinius, si bien payée par Clodius avec les trésors de la Macédoine et de l'Asie, qu'il leur avait fait donner pour provinces ; tous ces motifs firent exiler Cicéron. Il fut rappelé peu de temps après sur la demande de Pompée lui-même, dont il suivit la fortune dans la guerre civile. Après la défaite de Pompée Cicéron obtint de César un pardon que le vainqueur fut le premier à lui offrir. Après le meurtre de César, il s'attacha à Auguste, et fit déclarer Antoine ennemi de la patrie. Lorsque César Octave, Lépide et Antoine formèrent leur triumvirat, la mort de Cicéron parut être une condition indispensable la concorde des triumvirs. Aussitôt des assassins sont envoyés par Antoine ; Cicéron, retiré à Formies, s'y livrait au repos, lorsqu'un corbeau, par un présage sinistre, lui apprit le malheur qui le menaçait. II fut égorgé dans sa fuite ; on porta sa tête à Antoine.

 

LXXXII. Mucus Brutus.

 

Marcus Brutus, imitateur de Caton son oncle, étudia la philosophie à Athènes, et l'éloquence à Rhodes, Il aima, ainsi qu'Antoine et le poète Gallus, la comédienne Cythéris. Questeur, il refusa de partir pour la Gaule, parce que César déplaisait à tous les gens de bien. Il accompagna en Cilicie Appius Claudius, qui fut accusé de concussion, sans qu'un seul mot de soupçon vint flétrir Brutus. Pendant la guerre civile, rappelé de Cilicie par Caton, il suivit Pompée. Après la défaite de Pharsale, il obtint de César sa grâce et le gouvernement de la Gaule avec le titre de proconsul ; il n'en tua pas moins César, comme les autres conjurés, dans le palais du sénat. Devenu dès lors l'objet de la haine des vétérans, il fut envoyé en Macédoine, où, vaincu par Auguste dans les plaines de Philippes, il tendit la gorge au glaive de Straton.

 

LXXXIII. C. Cassius Longinus.

 

Caius Cassius Longinus fut questeur de Crassus en Syrie ; après la fin tragique de son général, il rassembla les débris des légions, rentra en Syrie, et vainquit, près du fleuve Oronte, le satrape Osacès. Comme il se mit ensuite à faire le plus honteux trafic des marchandises syriennes, il fut surnommé Caryota. Tribun du peuple, il attaqua vivement César. Durant la guerre civile, il suivit Pompée, dont il commanda la flotte. Quoique gracié par César, il n'en fut pas moins, avec Brutus, l'auteur d'une conjuration contre le dictateur ; et au moment de l'assassinat, lorsqu'un de ses complices hésitait à frapper : « Frappe, lui dit-il, quand tu devrais me percer moi-même. » Ensuite il rassemble des troupes considérables, et se réunit à Brutus en Macédoine ; mais vaincu par Antoine dans les plaines de Philippes, il se persuade que Brutus, qui venait de battre César Octave, avait éprouvé un sort semblable au sien : il présente donc la gorge à son affranchi Pindarus. À la nouvelle de cette mort, Antoine s'écria, dit-on : « J'ai vaincu ! »

 

LXXXIV. Sextus Pompée.

 

Sextus Pompée, vaincu en Espagne à Munda, recueillit, après la perte de son frère, les débris de ses troupes, et gagna la Sicile, où, brisant les fers des esclaves, il s'empara de la mer. II interceptait les convois pour l'Italie, qu'il réduisit à la famine ; l'ivresse du succès lui fit prendre ouvertement le titre de fils de Neptune ; et, pour se rendre ce dieu favorable, il lui sacrifia un cheval et des taureaux aux cornes dorées. Après avoir fait la paix avec Antoine et César, il leur donna un repas sur son vaisseau ; « Voici mes carènes ! » dit-il assez spirituellement, faisant allusion à sa maison située à Rome dans le quartier des Carènes, et alors au pouvoir d'Antoine. Lorsque ce dernier eut rompu le traité, Sextus, vaincu dans une bataille navale par Agrippa, lieutenant d'Auguste, s'enfuit en Asie, où il fut tué par les soldats d'Antoine.

 

LXXXV. Marc Antoine.

 

Marc Antoine, compagnon de Jules César dans toutes ses expéditions, essaya, pendant les Lupercales, de le couronner d'un diadème : après sa mort, il lui fit rendre les honneurs divins. Traître envers Auguste, il fut vaincu par lui près de Modène, et réduit par la famine à s'enfuir de Pérouse dans la Gaule, où il se réunit à Lépide. Il causa la mort de Brutus, en gagnant ses soldats. Après avoir réparé ses pertes, il revient en Italie, et rentre en grâce avec César. Fait triumvir, il commence la proscription par le sacrifice de son oncle Lucius César. Envoyé en Syrie, il déclare la guerre aux Parthes. Vaincu par eux, il ramène à peine en Égypte le tiers de ses quinze légions ; puis, devenu l'esclave de sa passion pour Cléopâtre, il est vaincu par Auguste au rivage d'Actium. Il retourne ensuite à Alexandrie, où, paré des habits royaux, il s'assied sur le trône des rois, et se donne la mort.

 

LXXXVI. La reine Cléopâtre.

 

Cléopâtre, fille de Ptolémée, roi d'Égypte, chassée par son frère et son mari, Ptolémée le jeune, qu'elle avait voulu dépouiller de la couronne, vint, pendant la guerre civile, se réfugier dans Alexandrie prés de César. Par ses charmes, par ses dernières faveurs, elle obtint de lui le royaume et la mort de Ptolémée. Cléopâtre était si passionnée, que souvent elle se prostitua ; si belle, que bien des hommes achetèrent de leur existence la faveur d'une de ses nuits. Mariée ensuite à Marc Antoine, dont elle partagea la défaite, elle se rendit à son mausolée, comme pour satisfaire à ses mânes, et y trouva la mort en se faisant piquer par des aspics.

 

 

 

FIN DU LIVRE D’AURELIUS VICTOR

 

 

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